La sardine se vend à 800 DA le kilo. Le mécontentement populaire est légitime. D’après les journaux, le ministre chargé de la pêche a déclaré que cette hausse vertigineuse était due à la rareté de la sardine en mer. Où sont donc brusquement parties les sardines ? Aucune explication.

Il se trouve que je reviens d’un bref séjour au Maroc. Dire que c’est un pays qui fait tous les efforts pour s’en sortir, c’est le moindre des compliments. Toutes les pistes sont explorées pour combler l’absence de pétrole et la réussite est souvent au rendez-vous. Plus prosaïquement, les sardines y coûtent 7 dirhams le kilo. Ramené à l’indice BASPS ( Bourse Ambulante du Square Port-Saïd), cela revient à 140 dinars algériens pour deux fois moins d’accès à la mer. Les sardines auraient donc trompé la vaillance de nos pêcheurs et de leurs armadas et auraient préféré se vendre à vil prix ailleurs ? Si telle est la bonne explication, comment les faire revenir ? Les prendre par le sentiment et leur faire un brin de cour ? Pourquoi pas ?

Chère madame Sardine,

Je vous écris d’Algérie, un pays qui a toujours aimé vos congénères et qui se languit de vous. Ses habitants ne comprennent pas  pourquoi vous avez déserté les poissonneries ni pourquoi vous ne recherchez plus que la compagnie des riches, depuis que pour vous avoir à table, il faut débourser beaucoup d’argent. Ils n’osent croire que vous auriez oublié que vos amis, les vrais, sont ceux des bons et des mauvais jours ; ceux qui vous fêtent dans les quartiers populaires ; qui vous aiment grillées ou frites, au cumin ou en escabèche et qui refusent de vous voir en boîte parce que, en conserve, vous êtes tête-bêche et trop serrées. Or la prison reste toujours la prison, même si on y baigne dans l’huile. Malek Haddad trouve que sans têtes, vous êtes bêtes, qui plus est, « dans une boîte qui n’aura jamais les dimensions d’un océan ». Et ma foi, il n’avait pas tort, le poète.

Certes, votre sort est scellé, mais le nôtre aussi, puisque nous sommes tous appelés à disparaître. Mais ne pensez-vous pas, que tout compte fait et à mourir pour mourir, autant le faire dans la joie et donner du bonheur dans les bas quartiers, plutôt que finir grillée à l’anglaise, sous les caresses des fourchettes d’argent dans les beaux quartiers, là où on ne vous invite que pour faire peuple ?

N’oubliez jamais que vos amis, les vrais, ce sont les gens des quartiers populaires. Ils vous aiment en famille et avec les doigts, parce que vous êtes bonnes, parce que vous êtes modestes et parce que vous êtes leurs seules protéines depuis que le mouton et le bœuf ont pris leurs quartiers chez les riches.

Comprenez bien que les temps sont de plus en plus difficiles. Elle est bien loin l’époque où pour le prix d’un poulet, on pouvait acheter quatre kilos de vous.  Aujourd’hui, ce même kilo de vous, fait jeu égal avec un gros poulet, ou soixante  œufs, ou le trajet Alger-Sétif en taxi collectif; ce qui repousse encore loin les limites du supportable pour les gens modestes, qui sont de plus en plus légion.

Auriez-vous oublié l’accueil triomphal que les plus matinaux d’entre eux vous réservaient sur les quais des petits ports de pêche, au petit matin, il n’y a pas si longtemps, pour vous voir descendre des chalutiers, frétillant dans vos paillettes d’argent, avant d’être aussitôt happées par les mains burinées des marchands de poisson et donner pour finir, de la joie dans les plus modestes maisons? Ces braves gens n’ont jamais moqué votre odeur forte, et ne vous ont jamais méprisée comme le font les nouveaux courtisans des daurades et des langoustes.

Les autres, vos vrais amis, sont perplexes devant  votre absence et souffrent d’être privés de votre compagnie sauf à cher payer. Il ne viendrait à l’idée d’aucun d’entre eux de penser que vous vous seriez embourgeoisée au point de renier vos modestes origines. Mais les faits sont là, et vous commencez à déserter les étals. Est-il vrai, comme le dit notre ministre, que nos rivages vous seraient devenus hostiles ? Que les côtes marocaines seraient plus hospitalières ? Que vous auriez conspiré avec les crevettes pour ne plus revenir ici ?

Ce ne sont là que quelques spéculations qui vous donneront  une idée de notre désarroi et qui, nous l’espérons, vous aideront à prendre conscience de l’état de désespoir dans lequel vos absences de plus en plus répétées, plongent la grande majorité des habitants de ce pays.

Croyez, madame,  qu’ils ne demandent qu’à continuer à vous aimer et à vous célébrer, à leur manière, c’est-à-dire, frites ou grillées, mais toujours avec les doigts, au milieu d’une farandole de frites grasses et salées et une orgie de salades et d’oignons qui ne feront cependant pas oublier le bleu de la mer et du ciel, et l’infinie beauté de notre pays.

 

 

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