Gaâda Diwan Béchar : « Phénomène » dites-vous ! (+ Reportage vidéo)

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Reportage sur le vif sur le groupe Gaâda Diwan Béchar lors d’une soirée à l’Aubergé des Idéees de l’association Génération 2000.

Chacune de leur apparition constitue un réel évènement, l’engouement, l’exaltation, l’impatience se sentent dans le public venu danser et reprendre en chœur des titres qu’il connait par cœur. Gaâda Diwan Béchar est devenu un groupe mythique, plus besoin de le présenter, une simple rumeur suffit pour que des centaines de personnes, voire plus, réserve leur soirée pour le plaisir d’assister, souvent pour la énième fois, à la performance de cette formation qui a su conquérir un public de tous âge et sans distinctions.

Plus besoin non plus de dire qu’il enflamme la salle avec le talent et une musique venue d’ailleurs, mais pas si loin que ça. Nous nous sommes intéressés à Gaâda Diwan Béchar en tant que « phénomène ». La première question qui s’est posée naturellement est de savoir « qu’est-ce qu’un phénomène ? »

Pour mieux en connaître les raisons et les origines, nous sommes partis chercher dans les origine de la phénoménologie. Voilà ce qu’il en ressort : Un phénomène est un fait dont les individus sont conscients et dont l’origine se situe dans la nature ou le mental. Il est souvent objet d’études et d’expériences scientifiques qui tentent d’en déterminer l’origine, la cause, ainsi que les conséquences. Le phénomène déclenche un changement dans le processus habituel des enchainements, une sorte de hiatus entre ce qui était et ce qui est devenu du domaine dans lequel il intervient. En philosophie (Kant, Husserl, Heidegger, etc) la phénoménologie tente d’expliquer ce changement en étudiant l’expérience et le contenu des consciences : qu’est-ce qui agit ? Comment agit-il ? Sur quoi agit-il ? Aussi advient-il dans un espace-temps bien précis avec une causalité bien déterminée (la prédisposition à la mise en place du dit phénomène).

Ainsi, la phénoménologie étudie le comportement d’un sujet tant qu’il se rapporte à un objet (Hegel), c’est-à-dire les réactions de l’individu ou d’un groupe d’individus face à un objet donné (le phénomène). Autrement dit, on part d’une appréciation esthétique qui constitue la connaissance sensible vers une connaissance de soi (Schopenhauer). Il s’agit d’étudier le processus inconscient chez l’individu par la réflexion consciente et raisonnée de la science (Kant. Critique de la raison pure : Esthétique transcendantale).

La phénoménologie a une vocation descriptive du vécu, d’une expérience subjective, mais en même temps que cette expérience par d’une « conscience » de quelque chose ; d’une intentionnalité car le phénomène en soi est constitué par un sujet qui relie le monde à ses modes subjectifs (Husserl). Heidegger va reprendre les travaux de Husserl et ira plus loin dans Sein und Zeit (l’Etre et le Temps) pour dire que le phénomène constitue justement tout ce qu’on ne voit pas, ce qui se cache de ce qui se montre de prime à bord mais qui appartient essentiellement à ce qui se montre de prime à bord. Ce qui se montre donc, est ce qui prétend être et non ce qui est (Dasein / Schein : l’être/ le paraitre).

Bref, comme disait Mohammed Dib « tout ce qui se montre cache toujours quelque chose », le trip est double : trip musicale, et trip comme voyage, quête, au-delà du paraître, aller vers l’être. Le phénomène, part du paraître pour arriver, en étudiant son impact et la réaction des individus dont il émane par une volonté, leur vouloir et intentionnalité consciente (paraître) mais qui cacherait une motivation transcendantale (l’être). On peut alors se demander qu’est-ce qui a fait que Gaâda Diwane Béchar devienne un des phénomènes les plus marquant musicalement durant la dernière décennie.

Musicalement mais aussi culturellement, car ils ont remis le Désert au goût du jour. La thèse de l’exotisme nordique pour un sud mystérieux, proche et tellement lointain par ce qu’il recèle, n’est qu’en partie vraie. Si le Sud algérien constituait au départ un échappatoire pour une jeunesse en mal de distraction, un engouement pour cette partie si vaste et si méconnue de l’Algérie, rester dans la thèse de l’exotisme est assez réducteur.

A travers la définition philosophique du phénomène, l’intérêt nous semble se situer ailleurs : dans une thèse centrée sur le positionnement entre modernisme, modernité et authenticité.

Comme tout phénomène, celui de ce groupe qui enflamme la presse et les salles de concert est créé par ceux qui le vivent, à savoir cette jeunesse algérienne qui se met en chèche, danse à la transe et connaît par coeur le moindre refrain et couplet.

Le début du siècle est celui de la renaissance de la jeunesse, étouffée pour une partie, n’ayant d’ouverture que sur l’occident pour l’autre. Il se trouve que c’est cette deuxième catégorie que Gaâda Diwane Béchar a touché en premier. On est en mesure alors de se demander pourquoi ce groupe a-t-il d’abord touché une jeunesse fortement occidentalisée, que ce soit par la langue, la culture ou jusqu’à la tenue vestimentaire et le comportement, voire même au bord de l’acculturation (nous ne nous pencheront pas sur l’approche comportementalisme et nous contenterons ici du phénomène en soi, à savoir en comprendre les causes et les besoins desquels il est né)?

Une jeunesse qui ignore sa langue, sa culture et son histoire est une jeunesse en pleine crise identitaire : ce ne serait pas trop s’avancer que de dire que tel est le cas pour la jeunesse algérienne. Gaâda Diwane bechar, au-delà du plaisir musical et la délectation esthétique représente un retour aux sources, une authenticité qui manque à des jeunes qui ont grandi avec une musique occidentale, et qui se trouvent emportés par cette musique aérienne, transcendantale, venue d’un Sud qui a su garder son authenticité au fil du temps.

En définitive, la confrontation n’oppose pas modernisme et conservatisme, loin de là, car le caractère moderne et recherché de cette musique, l’effort esthétique dont fusion musicale fait de Gaâda un groupe bel et bien moderne dans ses moyens et sa recherche, mais authentique dans ses textes et son univers. La confrontation donc, serait entre la tentation du modernisme, l’adhésion à une mondialisation à caractère acculturant vers un modèle unique, avec une modernité universaliste de cet universel qui fait que chacun est particulier, de par sa langue et sa culture, et que, fort de ce qui le fait, il adhère à un monde qui s’ouvre parfois à outrance. Il semblerait que c’est en ça que Gaâda Diwane Béchar constitue au-delà d’un phénomène, une réalité qui peut et sait être.

Les jeunes sont touchés par ce double aspect, moderne et authentique. Il ne s’agit pas du conservatisme qui fait fuir, ni du modernisme acculturant : c’est l’alchimie entre le nouveau et l’ancillaire, la rencontre entre des chants ancestraux et de nouvelles génération ô combien en mal de repères. Aussi, on ne peut qualifier le phénomène Gaâda de « phénomène de mode », car la mode passe et les oubliettes l’engloutissent assez rapidement, c’est le fait d’une pulsion passagère, d’un état d’un groupe d’individus en transition.

Il s’agit bien là d’un désir de reconnaissance identitaire, une attache avec l’histoire trouble et troublée, rejetée, parfois occultée, souvent ignorée. Il est et perdure par le besoin, le vouloir d’un originel, un miroir à ce qui peut-être mais ne sait comment le devenir.

Il y a là un réel plaisir, esthétique certes, mais profondément identitaire, de se laisser emporter par des rythmes qui renvoient, le temps d’un concert, l’espace d’une soirée, aux origines, à un authentique qui nous manque.

Mettre l’altérité de côté, assumer sa modernité et son origine, ne plus être entre deux mondes, mais dans un monde qui ne renie ni l’un ni l’autre. Quand je ne fais qu’un avec l’Autre, sans s’y confondre ou le rejeter, ne serait-ce que le temps d’une transe…

Nadjet TABOURI