Par Hassan Haddouche

L’obstination mise par les autorités algériennes , sur instruction présidentielle , ainsi que l’atteste toutes les sources, à vouloir racheter Djezzy vient  de connaitre un épilogue . La communication officielle relayée par la quasi-totalité  des médias algériens salue en chœur au cours des derniers jours  la «  récupération de Djezzy par l’Etat algérien ». Un appel classique au patriotisme qui ne devrait pourtant pas nous dispenser de nous  poser quelques questions à la fois  sur les raisons de cette opération, son coût réel , ainsi que sur son intérêt économique .

 L’affaire Djezzy  ou  la crise du  «  partenariat privilégié » 

Petit retour historique en guise d’éclairage. L’ « affaire Djezzy » a éclaté en 2008. Elle illustre les limites de la règle non écrite qui a consisté dans le choix, accentué  par les autorités algériennes de l’ère Boutéflika, d’un nombre réduit de partenaires économiques  étrangers « privilégiés ». Cette  orientation a été illustrée au cours des années 2000 par  l’importance prise par le groupe Orascom  dans les flux d’investissements étrangers. À lui seul, le holding égyptien contrôlé par les frères Sawiris  a représenté à cette époque  près  de la moitié  des  investissements étrangers  réalisés en Algérie. Le groupe était d’abord  présent  dans la téléphonie mobile qu’il a contribué à développer très rapidement dans notre pays au cours d’une situation caractérisée pendant plusieurs années  par une « concurrence déséquilibrée » avec un opérateur public largement défaillant .Le groupe Orascom a pris également une part importante au programme de développement de la pétrochimie algérienne en association avec Sonatrach, ainsi qu’à l’installation  d’usines de dessalement d’eau de mer ou encore à la construction de deux des plus grandes cimenteries du pays. Ce « partenariat privilégié »  va vite se révéler être un facteur de fragilité. La dégradation des relations entre les deux parties ( les deux familles disent les mauvaises langues) ,à partir de l’année 2008,  a plongé l’ensemble de la démarche d’ouverture à l’investissement étranger dans une période de crise dont nous ne sommes pas encore sortis.

Bras de fer entre l’Etat algérien et Orascom

Entre le pouvoir algérien et Orascom, les choses ont commencé à se gâter  lorsque le groupe égyptien a décidé, en décembre 2007, de vendre l’ensemble de sa branche  cimenterie  au groupe français Lafarge sans juger utile de demander l’avis de l’Etat algérien. Quelques mois plus tard les autorités financières algériennes « découvraient » l’extraordinaire rentabilité de  Djezzy  qui donnait lieu à des rapatriements de dividendes vers la maison mère, estimés à plusieurs centaines de millions de dollars par an.

La réaction du gouvernement algérien a pris alors deux formes distinctes. La première a été le blocage du rapatriement des bénéfices de Djezzy, auquel on a demandé , lors d’une première étape, de s’acquitter au préalable d’une dette fiscale de près de 600 millions de dollars correspondant à des arriérés pour les années 2005 à 2007. La deuxième a été « l’invention » en septembre 2009, à la fois de la fameuse règle du 51/49 pour l’investissement étranger et du  « droit de préemption de l’Etat » en cas de vente de ses actifs algériens par une entreprise étrangère . Cette dernière mesure a eu beaucoup d’échos médiatiques, mais , contrairement à une idée reçue,  n’a jamais pu être  appliquée puisqu’elle n’a pas empêché les frères Sawiris  de vendre Djezzy au groupe russo -norvégien Vimpelcom ,en 2011, et d’empocher au passage un peu plus de 6 milliards de dollars .

 Près de 4 ans de négociation avec Vimpelcom

L’acquisition de Djezzy par Vimpelcom n’a pas mis fin aux différends entre l’opérateur téléphonique et  les pouvoirs publics algériens qui ont seulement, à l’occasion de cette transaction internationale , changé d’interlocuteur. C’est en avril 2014 , après plus de 3 années de négociation, que les grandes lignes d’un accord ont finalement été trouvées. Moyennant 6 mois de négociations supplémentaires et quelques réglages de détails,  cet accord a été finalisé la semaine dernière. Pour racheter la moitié du capital de Djezzy, l’Etat, via son bras financier,  le Fonds  national d’investissement va débourser nous dit–on, un peu plus de 2,6 milliards de dollars. Le groupe Vimplelcom conserve de son côté environ 46 % du capital de sa filiale algérienne ainsi que le contrôle opérationnel et managérial de Djezzy. A noter que Cevital, qu’on disait sortant, reste dans le capital de l’entreprise et augmente même très légèrement sa participation .

Un coût économique et financier considérable

En réalité, la démarche adoptée dans cette « affaire » par l’Etat algérien aura eu un coût économique et financier encore plus élevé que ce qui est annoncé officiellement. Depuis près de 6 ans, le « dossier Djezzy » a d’abord empoisonné le secteur des télécoms et eu pour première conséquence de faire prendre à l’Algérie plusieurs années de retard en matière de modernisation du secteur. Le communiqué publié voici de ça quelques jours précise d’ailleurs à cet égard  que, dans sa nouvelle configuration qui simplifie bien des  choses , Djezzy a bénéficié tout récemment d’une facilité de crédit avec dèun consortium de la part de banques locales pour un montant proche de 1 milliard de dollars . Ce financement permettra à l’opérateur de mettre à niveau ses infrastructures mises à mal par cinq années d’interdiction de domiciliation bancaire et d’opérations de commerce extérieur.

Les autorités algériennes  n’aiment pas beaucoup qu’on évoque le « coût élevé » pour l’Etat de la transaction de Djezzy. La finalisation du dossier Djezzy, est pourtant égal au prix de vente de 2,6 milliards de dollars mais aussi des dividendes bloqués depuis près de 5 ans et libérés à la conclusion de l’accord qui s’élève à près de 1,9 milliards de dollars. Au total c’est donc le montant considérable  de 4,5 milliards de dollars a été versé  à Vimpelcom et qui sera enregistré cette année en sortie de capitaux par la balance des paiements de notre pays  qui n’avait pas besoin de ça en ce moment. La transaction va faire un autre heureux. Cevital, actionnaire minoritaire à hauteur de 3,4%,  va  également en bénéficier. Les chiffres exacts ? 50 millions de dollars de dédommagements versés par Vimpelcom  plus l’équivalent en dinars de 55 millions de dollars au titre des dividendes.

 Une nouvelle chance pour Djezzy

Le deal conclu la semaine dernière n’aura, fort heureusement, pas que des effets négatifs. Sur le plan financier, c’est d’abord un investissement qui va permettre de réduire, théoriquement au moins de moitié, les transferts de dividendes à l’étranger effectués par le partenaire Vimpelcom . Cette question du transfert des bénéfices  ou de leur réinvestissement local  sera d’ailleurs dans l’avenir  un test important pour la viabilité de l’ensemble des partenariats constitués dans le cadre de la règle du 51/49 depuis 2009 et pas seulement pour Djezzy .

L’accord sur Djezzy peut également constituer une nouvelle chance pour l’entreprise. Le principal conseiller du PDG de Cevital, Farid Bourennani, que nous avons rencontré voici quelques jours et qui connait très bien le dossier, y voit « les jalons d’un projet économique avec des potentialités très importantes pour peu que les actionnaires partagent de grandes visions ». Il précise le contenu de ce que pourrait être ce projet : « Djezzy, dans sa nouvelle configuration, peut non seulement maintenir sa position de leader et développer son fond de commerce sur le marché national, mais il peut aussi grâce aux atouts liés à son appartenance  à un groupe international des télécoms jouer le rôle de tête de pont et de base régionale pour un développement  en Afrique car il en aura l’envergure technique, humaine et financière ». L’accord conclu avec Vimpelcom pourrait d’ailleurs servir de modèle. Farid Bourennani encourage à reproduire ce qu’il appelle le « partenariat éloigné » . Une association avec des acteurs internationaux encore faiblement implantés  dans le contexte régional et qui veulent s’inscrire et se développer en Algérie tout en acceptant stratégiquement de faire de leur filiale algérienne, le holding de nouveaux investissements en Afrique. Dans le cadre de cette stratégie : «  la banque pourrait être un secteur à étudier, le transport aérien aussi ».

Hassan Haddouche

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