Un collectif d’artistes italiens s’est mis en tête de transformer en œuvres d’art les nombreux bâtiments restés à l’état de chantier qui existent dans le pays. Ils organisent une visite guidée ce week-end en Sicile et seront présents à la Biennale d’architecture de Venise en septembre. Sous un chapiteau dressé sur la place principale de Giarre, dans la province de Catane, en Sicile, cinq garçons en tee-shirt et bermuda tentent d’expliquer à Mme Pinuzza l’intérêt touristique d’un stade abandonné. A 300 kilomètres de là, une femme munie d’une caméra se promène dans les rues de Corleone, abordant de temps à autres les touristes et les gens du coin. Tous appartiennent à une catégorie difficile à appréhender pour les habitants, habitués aux touristes et journalistes : ce sont des artistes. Peut-être ne réussiront-ils pas à convaincre Mme Pinuzza, mais Paololuca Barbieri Marchi, Alberto Caffarelli, Matteo Erenbourg, Andrea Masu et Giacomo Porfiri, du collectif artistique Alterazioni Video (Altérations vidéo) ont déjà réussi à faire nommer un adjoint aux ouvrages inachevés dans cette petite ville de 30 000 habitants adossée à l’Etna. Leur projet a vu le jour ici même, il y a quatre ans.

« On faisait un tour de la Sicile. A Giarre, nous avons remarqué plusieurs bâtiments abandonnés : un théâtre, le stade de polo, la piscine olympique, un grand parking. On a eu soudain l’idée de relier ces lieux , de créer une sorte de parcours des ouvrages inachevés », raconte Andrea Masu, un Lombard aux traits si méditerranéens qu’il semble né ici. De retour à Milan, Andrea et ses camarades commencent à se documenter sur la présence des ouvrages inachevés en Italie : « il y en a environ 395, dont plus d’un tiers en Sicile ». Les artistes étudient : ils fréquentent assidûment le cadastre de Milan, puis celui de Bologne, de Rome, et ainsi de suite jusqu’à Palerme. Ils cartographient le territoire, parlent avec des ingénieurs, des architectes, des journalistes, et l’idée finit par se concrétiser.

Si, comme le disait l’écrivain Leonardo Sciascia, la Sicile est une métaphore, le fait que la région abrite le plus grand nombre d’ouvrages inachevés en fait forcément le modèle d’un style architectural que l’on pourrait appeler l’inachevé sicilien. « Un phénomène dû aux politiques d’urbanisme qui ont caractérisé l’Italie depuis l’après-guerre ». Habituellement, il n’y a pas grand chose à faire avec les bâtiments jamais finis : ils deviennent vite le refuge des drogués et des chiens errants, et au mieux le rendez-vous des couples adolescents en quête d’intimité à haut risque. Alterazioni Video propose de les transformer en œuvres d’art. Le projet a séduit le monde de la culture italienne. De Stefano Boeri à Massimiliano Fuksas, de nombreux architectes ont parlé de l’Inachevé comme de l’enfant naturel de l’archéologie industrielle des années 1960.

« Lors d’une rencontre publique, raconte Andrea Masu, Fuksas a déclaré que si un extra-terrestre débarquait aujourd’hui sur Terre, il ne verrait que des ouvrages inachevés ». Le projet participera en septembre à la Biennale d’architecture de Venise. En attendant, Giarre se prépare à accueillir ce week-end le Festival de l’Inachevé, « préambule à la construction du premier parc archéologique de l’Inachevé ». Les journées se dérouleront entre assemblées citoyennes et visites, pour les premiers touristes curieux de comprendre ce qu’un bâtiment vide peut avoir d’attrayant.

Courrier International