Dans un article écrit il y a deux ans, peu avant la fin du massacre de Gaza, j’avais écrit ceci :

La tragédie de Gaza est d’abord, bien sûr, celle des Palestiniens, punis pour leur quête obstinée de liberté. Elle est aussi celle du monde arabe. Gouverné par des potentats ventrus dont le seul horizon politique est celui du maintien au pouvoir et de sa transmission à leur progéniture, il assiste au spectacle de sa déconfiture dans le réduit mortifère de Gaza. C’est là que se joue, en effet, en modèle réduit et en accéléré, la répétition de la pièce de théâtre dans laquelle il tiendra le rôle principal, celui du cadavre empuanti (encerclé, dirait Kateb Yacine), gisant sur un matelas de pétrodollars.

Cette sombre prévision était d’actualité au moment de la sortie de ce papier. Souvenons-nous du paysage politique d’alors. Le monde occidental s’inquiète de l’émergence de nouveaux acteurs qui viennent bousculer, sinon contester sa prééminence. La Chine, en particulier, s’impose à l’évidence comme la grande puissance de demain. Beaucoup interprètent, à tort, comme une erreur le fait qu’elle ait engrangé plusieurs centaines de milliards de dollars de créances douteuses aux États-Unis. C’est, au contraire, une manière de peser sur un futur partenaire-rival et de négocier avec lui en position de force au moment où se lancera le Grand Jeu planétaire. Outre la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie, parlent d’une voix de plus en plus forte et revendiquent une participation de plus en plus importante dans la conduite des affaires du monde. Les dragons asiatiques inondent les marchés de produits de plus en plus sophistiqués. Même l’Afrique subsaharienne relève la tête et affiche des taux de croissance qui lui permettent de pouvoir envisager une sortie à terme du sous-développement.

Pendant ce temps, Israël, petit pays de quelques millions d’habitants, doté d’armes de destruction massive il est vrai, s’acharne sur Gaza, petit réduit arabe surpeuplé, d’abord en le maintenant sous blocus puis en faisant pleuvoir sur lui plus de bombes que ce qu’a reçu l’Allemagne nazie en six années de guerre ! Les deux-cents millions d’Arabes environnants contemplent le spectacle, impuissants. Leurs dirigeants autoproclamés sont non seulement inertes mais contraints même dans leur expression. Ils ne doivent pas condamner de manière trop violente cette opération car ils se feraient recadrer par leurs protecteurs qui sont, sinon les promoteurs du massacre, en sont du moins les complices. Ainsi, le monde arabe, loin des lumières de la civilisation brillante dont il illumina le monde, encombré des richesses dont la Nature l’a dotés, richesses vouées à être partagées entre ses prédateurs locaux et les puissances étrangères qui leur assurent la sécurité, signe par son silence humiliant face au massacre de Gaza sa sortie de l’Histoire.
Tableau bien sombre… Peut-être l’est-il moins aujourd’hui. Les événements de Tunisie et d’Egypte, les soubresauts qui agitent l’Algérie, le Yémen et la Mauritanie, sont annonciateurs d’une transformation profonde, au pied de la lettre une révolution.

Contrairement à ce qu’avancent l’écrasante majorité des commentateurs, l’insurrection n’est pas seulement sociale. Bien entendu, la dégradation des conditions de vie a joué un rôle important dans son déclenchement. Elle n’est même pas seulement politique. Bien sûr, là encore, la soumission à des potentats corrompus est devenue insupportable et le désir de démocratie a fini par avoir raison de la peur qu’ils inspiraient. Mais il y a quelque chose de plus profond sans doute…

Il y a une forme de désespoir arabe, nourri par l’immense frustration d’une assignation humiliante à un rôle de figurant dans le théâtre du monde. Les conditions sociales sont globalement mauvaises, en dépit des richesses du sous-sol. La liberté d’expression est inexistante ; le bon vouloir des dirigeants est la règle. Quand une dictature s’établit, elle est en général le résultat d’un deal. En Tunisie, Ben Ali a pu régner 23 ans parce qu’il avait conclu avec son peuple un accord tacite, qui consistait en l’abandon par ce dernier de son libre arbitre en échange de la sécurité et d’une prospérité relative, mais aussi du maintien d’un certain ordre de nature à préserver un peuple frileux de la prise en main de son destin. Le même genre de deal a été passé dans l’écrasante majorité des pays arabes.

Je vous protégerai contre les dangers de l’aventur ; en échange, vous me serez soumis. Vous ne pouvez prétendre à mieux. Vous n’êtes pas capables de vous prendre en charge, de vous administrer. Vous êtes une entité décadente. Vous avez été colonisés et traités comme des sous-hommes des décennies durant. Contentez-vous du sort enviable d’enfants sages, subissant en silence la dictature d’un père cruel et cupide. Les vents du large ne sont pas pour vous ; laissez cela aux Européens, aux Asiatiques. Alimentez-les de votre pétrole et de votre gaz et courbez l’échine devant eux. A ce prix, vous aurez, nous aurons la paix des médiocres et des sans-grades.

Tel est, non dits inclus, le discours de nos dirigeants.

Et puis, cette situation est devenue insupportable, parce que ce père fouettard que nous craignions mais que nous respections parce que nous avions investi dans sa morgue et ses harangues les ultimes lambeaux de notre gloire s’est avéré lui-même être un domestique servile, sénile, voué à ramper devant ses maîtres et à accomplir les misérables tâches dont ils le chargent. Dans le même temps, le père fouettard s’est révélé incapable de remplir sa part de l’échange. L’insécurité, le chômage, la maladie sont devenues notre lot ; nos journées sont devenues des courses à handicap, consacrées à hanter les administrations en quête de ces documents dont se goinfre ce père indigne, à trouver des médicaments pour nos malades, à trouver de l’argent pour acheter des passe-droits, une place dans une queue, un visa pour ailleurs, une place dans le prochain radeau qui s’abîmera en mer avec nos enfants dont ce père haïssable aura fait le désespoir.

Alors, nous avons choisi de laisser éclater notre colère. Nous restons sourds désormais aux discours de nos dirigeants qui nous expliquent qu’ils nous ont compris, qu’ils vont remédier à nos maux, baisser le prix de l’huile et du sucre, nous inscrire en masse sur les listes des attributaires futurs de logements fantômes…

Oui, Raïs de tous poils, nous avons grandi à votre ombre. Nous avons compris que vous n’êtes pas notre salut mais notre malédiction. Nous ne voulons plus de votre mépris ; nous avons compris que vous en êtes vous-mêmes l’objet, de la part de vos maîtres. Vous avez perdu à nos yeux tout ce pour quoi nous avons consenti si longtemps à vivre sous votre férule. Vous vous êtes consacrés à notre abaissement, jamais à notre élévation. Vous avez fait de notre quotidien un désert. Vous avez réussi à nous rendre insupportables et à fuir les beaux pays dont la Nature nous a dotés. Vous nous avez interdit la réflexion, l’éducation, la justice, le débat. Vous n’avez cessé de nous percevoir comme une menace. Il n’est jamais venu à l’esprit d’aucun d’entre vous de vous mettre à notre écoute, de servir nos intérêts, notre bien-être, de nous laisser rêver à un horizon moderne. Vous auriez bénéficié de la protection et de l’affection de vos peuples. Au lieu de cela, vous en êtes réduits à les quémander auprès de vos tuteurs étrangers qui vous méprisent. Voyez le sort du président tunisien qui les a si bien servis pendant des décennies, ce qui ne l’a pas empêché d’être rejeté comme un malpropre et d’entamer une vie de misérable errance.

Ce que veulent les peuples du monde arabe, c’est la fin des dictateurs infantilisants, l’accès à la maîtrise de leur devenir, leur présence à la table des discussions sur le devenir du monde, en bref de revenir dans l’Histoire.

Brahim Senouci, universitaire, auteur deAlgérie, une mémoire à vif : ou le caméléon albinos
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