Une cinquantaine de féministes se sont rassemblées sur l’esplanade de la Grande Poste à Alger, à l’appel de l’association Djazaïrouna, pour honorer la mémoires des victimes du terrorisme de la décennie noire, à l’occasion de la Journée internationale de la femme. Elles ont une nouvelle fois appelé à la levée de « l’impunité dont bénéficient les criminels ».

Sur de longues banderoles blanches, le prénom, le nom, le lieu de naissance et de mort de quelques 400 victimes du terrorisme. C’est à ces femmes, enlevées ou assassinées par les islamistes au cours de la décennie noire des années 1990, qu’une cinquantaine de féministes se sont réunies, comme chaque année depuis presque 20 ans, ce 8 mars, Journée internationale des droits de la femme, sur l’esplanade de la Grande Poste à Alger. « Nous sommes ici chaque année au moment de la Journée internationale de la femme car nous n’oublions pas ce que ces Algériennes, victimes des terroristes, ont apporté à l’Algérie », lance Fatma, qui tient vigoureusement une partie d’une banderole. Elle dit avoir perdu une sœur avocate et un frère durant les évènements de la décennie noire. Ces militantes ont répondu à l’appel lancé par l’association Djazaïrouna  et l’observatoire des violences faites aux femmes (OVIF). Si sur ces banderoles on compte quelques 400 femmes et filles victimes des terroristes, elles sont en réalité beaucoup plus, affirme Fatma. « L’Etat n’a jamais fait état du nombre exact de victimes. Nous avons une liste mais elle est loin d’être complète », souligne-t-elle.

Une cinquantaine de féministes se sont rassemblées samedi 8 mars pour rendre hommage aux victimes des terroristes durant la décennie noire. Photo Djamila Ould Khettab
Une cinquantaine de féministes se sont rassemblées samedi 8 mars pour rendre hommage aux victimes des terroristes durant la décennie noire. Photo Djamila Ould Khettab

Plus loin, son autre sœur, Cherifa Keddar, présidente de l’association Djazaïrouna des victimes du terrorisme, interpelle les jeunes passants, intrigués par cette longue liste de noms. « Nous luttons pour une culture de la mémoire et contre l’oubli. Cette page de l’histoire n’est pas du tout enseignée aux jeunes à cause de la loi d’amnistie générale de tous les criminels », déplore Cherifa Keddar, qui met en garde : « Si on continue à déchirer ainsi cette page de l’histoire de l’Algérie et si les jeunes ne comprennent pas le sacrifice de ces femmes alors on risque de revivre la terreur islamiste ».

Au même moment, sur les marches de la Grande poste, des familles de disparus manifestent. Photo : Djamila Ould Khettab
Au même moment, sur les marches de la Grande poste, des familles de disparus manifestent. Photo : Djamila Ould Khettab

Oubliées de l’histoire algériennes, ces victimes du terrorisme ont payé le prix fort afin que le pays retrouve les chemins de la paix, tiennent à rappeler ces militantes. « C’est grâce à leur sacrifice qu’un policier n’a plus peur de porter son uniforme et ne cache plus sa casquette dans sa poche. C’est grâce à ces femmes que les enseignants peuvent s’assumer entièrement et porter leurs livres dans leur cartable et non plus les dissimuler dans des couffins. C’est aussi grâce à elle que toutes les Algériennes peuvent dire « mon corps m’appartient » », insiste Cherifa Keddar.

Cette année, le rassemblement annuel des féministes algériennes à Alger, à l’occasion de la Journée internationale des droits de la femme, s’inscrit dans un contexte particulier. D’abord, il intervient quelques semaines après le décret sur l’indemnisation des victimes de viols durant la décennie noire. « De la poudre aux yeux », déplore la présidente de l’association Djazaïrouna, dont le siège se situe à Blida. « Le seul avantage qu’il y a dans cette nouvelle législation c’est que pour la première fois une loi algérienne utilise la terminologie arabe pour parler de « viol ». Le préjudice qu’ont subi ces femmes est enfin entièrement reconnu par un texte de loi. Mais c’est malheureusement une autre manœuvre politique en vue de l’élection présidentielle », considère-t-elle, le regard empli de colère. Cherifa Keddar annonce d’ailleurs que son association ne participera d’aucune manière à l’élection présidentielle. « Nous n’allons pas faire la campagne, ni approcher les différents candidats. Nous militons et travaillons toute l’année, dans une coalition d’associations, pour faire entendre nos revendications : réécriture du code de la famille, abrogation de la nouvelle loi sur les associations, ratification de le Protocole à la charte africaine des Droits de l’Homme et des peuple relatif au droits de la femme.

Des familles de disparus se sont réunies à Alger, le 8 mars 2014. Elles ont scandé des slogans anti-système. Photo : Djamila Ould Khettab
Des familles de disparus se sont réunies à Alger, le 8 mars 2014. Elles ont scandé des slogans anti-système. Photo : Djamila Ould Khettab

Elles se donnent rendez-vous l’an prochain pour cette fois rebaptiser officiellement l’esplanade de la Grande poste, qui porte aujourd’hui le nom de « Place de la concorde nationale ». « Pour nous c’est la place Karima Belhadj du nom de la policière première femme victime des terroristes. L’an prochain nous viendrons avec une plaque. On avait essayé de l’installer une première fois en 1999 mais les autorités l’avait enlevée. On verra si elles oseront l’an prochain », lance une militante de Djazaïrouna. A ses côtés, Cherifa Keddar renchérit : « Cette place c’est la nôtre ! »

« Assez de l’Etat-DRS et du système FLN »

Notons qu’en parallèle, les familles des disparus ont manifesté sur les marches de la Grande Poste. « Mon fils a été enlevé un soir à 2 H du matin en 1996 par les forces de sécurité. Depuis je ne l’ai plus revu », lance, une mère de famille d’une cinquantaine d’années, furieuse contre le pouvoir en place. « J’offre ma rose aux femmes du pouvoir, Louisa Hanoune et Khalida Toumi, qui ne sont pas dignes de représenter la femme algérienne. Il y en a marre de cette dictature, que tout ce système s’effondre ! », s’égosille-t-elle, une rose à la main et dans l’autre la photo de son fils disparu. Car à côtés des slogans traditionnels répétés par ces familles, qui ont perdu un proche des slogans anti-système politique, on a entendu des chants anti-systèmeet anti-4è mandat. D’ailleurs des militants Barakat ! se sont glissés dans le groupe des familles de disparus.

Un petit garçon, qui a perdu son frère, au rassemblement des familles de disparus à Alger, le 8 mars 2014. Photo : Djamila Ould Khettab
Un petit garçon, qui a perdu son frère, au rassemblement des familles de disparus à Alger, le 8 mars 2014. Photo : Djamila Ould Khettab

Djamel, 18 ans, et Sid Ahmed, 17 ans, ont profité de ce rassemblement pour brandir une affiche sur laquelle on pouvait lire « Non à une Algérie vieille avec un Président vieux ». Ces deux jeunes étudiants, qui disent être totalement indépendants et ne se revendique d’aucun mouvement, « pas même de Barakat ! », sont venus crier leur ras-le-bol. « Si Abdelaziz Bouteflika reste au pouvoir il n’y aura pas d’avenir en Algérie », s’inquiètent-ils. Mais les deux garçons ne visent pas seulement le Président-candidat : « y en a assez de l’Etat-DRS et du système FLN ». S’ils font entendre ce samedi leurs voix, Djamel et Sid Ahmed n’iront pas voter le 17 avril prochain. « Pour qui voter ? Benflis, un autre pion du FLN ? On réclame un changement complet et aucun candidat n’est capable de l’apporter aujourd’hui ».