Expert des questions de défense et responsable du site Secretdifa3.net, Akram Kharief analyse pour Algérie-Focus les tenants et aboutissants de l’attaque terroriste contre un convoi de l’ANP à Aïn Defla. Il pointe du doigt l’opacité dans laquelle est géré le département de la Défense et souligne la faiblesse de l’équipement individuel du soldat algérien. Entretien.

Algérie-Focus: Dites-nous, d’abord, ce qui s’est passé exactement à Ain Defla, où 13 de nos jeunes soldats ont été assassinés ? 

Akram Kharief: Les terroristes s’en sont pris à un detachement isolé de soldats qui participait à un ratissage

Y-a-t-il une relation entre les commanditaires de cet attentat terroriste et l’organisation Daech qui a déclaré, il y a de cela trois jours, la guerre à l’Algérie dans un message vidéo ?

Probablement pas car la traque de ce groupe terroriste avait commencée, il y a quelques semaines, bien avant la vidéo. Les terroristes algeriens qui se revendiquent de daesh sont des opportunistes qui veulent profiter de l’aura de la nébuleuse terroriste.

Vous avez déploré dans un post publié par votre site spécialisé le manque cruel de moyens dont souffrent nos jeunes soldats. Qu’en est-il au juste ? 

J’estime que malgré les efforts de modernisations consentis par l’ANP, le soldat n’a pas véritablement été au centre des préoccupations de l’armée. L’accent n’a jamais été mis sur l’équipement individuel et collectif du soldat de base et encore moins sur son confort.

Pourquoi n’avaient-ils pas de vraies armures protectrices ? Pourquoi leurs armes étaient obsolètes ? Pourquoi n’y avait-il pas d’hélicoptère pour les couvrir  ? Vous avez vous-mêmes posé ces questions. Avec le recul, avez-vous quelques éléments de réponses ?

Je pense que l’ANP souffre des mêmes maux que ceux de l’Etat, une fragilité dans l’appareil de décision et un manque d’anticipation et de planification. A la décharge des planificateurs de l’ANP, il y avais beaucoup de choses à rattraper après l’embargo et la crise des années 90, mais il semble que la priorité n’a pas été donnée aux bidasses. Ils ont aussi été les otages de lourdeurs administratives dans les passassions de marchés, voir parfois d’irrégularité. Les exemples sont nombreux.

Notre Armée dispose tout de même d’un immense budget qui dépasse les 10 milliards de dollars. Comment se fait-il que nos soldats soient si mal-équipés ? Où partent tous ces milliards de dollars ?

Comme je l’ai dit précédemment, ce budget est allé combler un immense gap résultant de quinze ans d’arrêt des achats d’armes de l’étranger. Ils sont allés, comme pour le reste de l’Algérie, dans des investissements dans les infrastructures, constructions de bases et d’hôpitaux militaires. Le soldat aura été le dernier à en bénéficier, car son équipement individuel n’a pas changé depuis 1990, voire avant.

Quel rôle doivent jouer aujourd’hui les politiques ? Peuvent-ils demander des comptes aux dirigeants de l’armée concernant leur méthode de gestion ? Notre pays dispose-t-il d’un arsenal juridique lui permettant de demander des comptes aux hauts gradés qui gèrent le budget de notre armée ?

Il y a des commissions de défense au niveau des deux chambres du Parlement censées questionner, au même titre que les autres commissions, le département de la Défense, sur ses projets et ses dépenses. Si elles ne sont pas capables de le faire, qu’elles disparaissent. Elles sont, avec la presse, les seuls canaux de communication avec l’armée. Après tout, le budget de la défense est prélevé sur l’impôt et l’ensemble des militaires sont issus du peuple. Il est normal que des comptes soient rendus. Aujourd’hui, le dialogue est à sens unique avec l’Etat car ses commis pensent que le peuple est ignorant des réalités des différents métiers et professions qui y cohabitent. C’est totalement faux dans le cas de l’armée, vu que l’ensemble des hommes sont censés avoir effectué leur instruction militaire.

Quelles sont les solutions à apporter en urgence d’après vous ?

Accélérer la commande d’hélicoptères d’attaques et les multiplier par quatre, produire ou importer des drones, changer les équipements individuels en urgence et former l’ensemble des soldats à la médecine de guerre

Quelles sont les leçons à tirer de ce tragique attentat terroriste ?  

Il n’y a aucune leçon à tirer de cette tragédie, mis à part qu’il est toujours temps de bien faire et que la réputation d’une armée provient de l’efficacité de ses hommes et non des équipements dont elles dispose. L’homme doit redevenir le centre de gravité de l’APN.