Idir est certainement l’auteur-compositeur et interprète kabyle le plus connu dans le monde. Engagé, l’enfant d’Ath-Yenni est un farouche militant et défenseur de l’identité amazighe. Son dernier album, “Ici et ailleurs”, est un hymne à l’amour, à la paix, mais aussi et surtout à la reconnaissance de tamazight et de l’identité berbère. Hamid Cheriet de son vrai nom, dévoile, ici, ses avis e convictions sur différents sujets d’actualité. Entretien.

 Algérie Focus : La population d’Ath-Yenni, votre terre natale, vous a rendu, en 2015, un émouvant hommage à l’occasion de votre retour, après une longue absence. Quel souvenir gardez-vous de cet accueil?

Idir : La population de ma région natale ne m’a pas rendu hommage parce que j’étais absent pendant longtemps. Ce n’est pas exact. Je vais assez souvent à At-Yenni. Je crois que les gens voulaient honorer un enfant du pays, ce qui m’a profondément touché. Pour ma part, j’espère avoir répondu à leurs attentes. On dit que nul n’est prophète en son pays, mais ainsi que je l’ai dit dans une des chansons du dernier disque, «je suis né où je suis né mais laissez moi cet espace comme une lumière qui éclairera ma route».

Votre dernier album, intitulé “Ici et ailleurs“, est, d’après les connaisseurs, un hymne à l’amour et à la paix. Comment avez-vous pu convaincre les Aznavour, Bruel et autre Cabrel, pour ne citer que ceux-là, à participer à ce grand projet?

C’est aussi un hymne à la reconnaissance de notre langue et de son identité. Comment ? Vous aurez remarqué quelque chose d’essentiel : ils ont tous chanté en Kabyle ! Et ça, ce n’est pas rien, d’autant plus qu’ils étaient heureux de participer à ce projet. Ils ont trouvé notre langue magnifique et notre culture profonde et utile pour l’humanité ! Cela me suffit amplement pour me rendre heureux. Pour les artistes, j’en connaissais quelques uns, soit dans la pratique de mon métier soit parce que nous étions dans la même maison de disques. En ce qui concerne Monsieur Aznavour, il a voulu me rencontrer après qu’il ait écouté le titre «Lettre à ma fille» qui lui a beaucoup plu . À la suite de cela, nous avons discuté longuement de l’identité en général et il a manifesté son intérêt pour notre histoire. C’est ainsi qu’il a accepté de partager une chanson avec moi. Dans l’ensemble, la plupart des artistes ont accepté rapidement ma proposition. On le voit aisément dans les vidéos qui ont émaillé le projet. Leurs réactions sont éloquentes à cet égard.

Avec cet album, certains vous définissent comme le plus français des chanteurs kabyles. Cela vous convient-il?

Pourquoi pas le plus kabyle des chanteurs français ? Vous savez, l’art n’a pas de frontières. Il ne s’agit pas d’être français ou kabyle dans une entreprise comme celle-ci, mais de communiquer entre nous en donnant le meilleur de nous même pour magnifier notre identité et empêcher ses «adversaires» de lui nuire.

Pensez-vous que la chanson kabyle est en péril comme le considèrent certains, surtout avec une politique d’arabisation généralisée?

La chanson kabyle sera en péril, si ses serviteurs commencent à douter d’eux même et des autres. Et dans ce cas, on ne peut pas dire qu’ils sont encore engagés. Il faut démystifier cette généralisation de la langue arabe dans sa structuration puisque certains de ses idéologues n’y croient pas. J’en veux pour preuve leur décision d’envoyer en Occident leurs enfants afin qu’ils puissent faire des études solides et porteuses. Comment les croire si eux même ne croient pas en ce qu’ils décident. Ici ce n’est pas la langue arabe qui est en cause, mais l’idéologie qu’elle renferme et qui tend à exclure toutes tentatives d’existence des autres langues.

Vous êtes l’un des plus importants ambassadeurs de la culture amazighe à travers le monde. Quel est votre regard sur le combat identitaire d’aujourd’hui?

Il y a eu beaucoup d’avancées pour le monde berbère. Il n’y a qu’à voir les étapes franchies après certains acquis. Mais il ne faut pas baisser la garde car certaines mouvances ne laisseront jamais passer Tamazight. Je ne connais aucun pouvoir prêt à donner à la langue berbère sa pleine légitimité. On essaye de ralentir sa progression par de petites manœuvres pitoyables ! Et dire qu’il se trouve des gens pour cautionner tout cela. Mais le combat continue en travaillant de façon à magnifier notre langue, à la rendre apte à répondre à nos questions et à construire autour d’elle les techniques nécessaires à son épanouissement. Et enfin, continuer à être des interlocuteurs valables vis à vis d’un groupe de décideurs à bout d’arguments. Les affronter, les mettre au pied du mur et les acculer dans leurs retranchements avec des démonstrations imparables. Mais je ne parle que pour moi. Je me suis rendu compte que les initiatives de groupe sont difficiles à réaliser.

Vous avez milité, avec d’autres, pour que Tamazight soit officielle en Algérie. Depuis 2016, elle est même gravée dans la constitution. Pensez-vous que cela suffit pour faire des populations berbérophones des Algériens à part entière comme vous l’avez toujours revendiqué?

Nous sommes déjà entièrement à part puisque ayant fait notre devoir , nous ne sommes pas légitimés dans nos droits. L’officialité de tamazight est partielle puisqu’elle se place sous la langue arabe pour ce qui est de l’importance. Si elle était officielle elle serait au même titre qu’une autre langue. Nous serons algériens à part entière lorsque cette officialisation sera pleine et entière.

Vous avez déclaré, je vous cite : “il ne faut plus revendiquer, il faut exister!”. “Avancer” est aussi une chanson inédite dans votre dernier opus en duo avec Grand corps malade. “Exister et avancer” c’est ce qu’essayent de faire nos voisins marocains du Rif. Cependant, peut-on exister lorsque devant nous, il y a un pouvoir policier sans scrupules?

C’est vrai qu’il ne faut pas se mettre en position de demande ou de revendication. Se déclarer amazigh est une bonne chose, mais cela ne suffit pas. Il faut aussi dire ce que nous apportons en tant qu’amazighs et aussi ce que nous proposons. Plusieurs choix s’offrent à nous, et en premier lieu celui de la création. Apporter de la magnificence à notre culture, créer des pôles d’intérêt artistiques, économiques etc. En ce qui me concerne, je suis amazigh, et il appartient aux autres d’apporter les preuves ou les symptômes de leur définition identitaire. Personne ne peut m’empêcher de pratiquer et de vivre cette identité si harmonieuse avec cette terre qui est pleinement la sienne ! Je n’ai pas à répondre à quelqu’un qui ne dit rien. Je continue donc de vivre avec ma culture sans l’idéologie des autres, et je continuerai de construire à ma manière son avenir. La seule chose que je puis vous promettre c’est que les coups tordus, les empêchements, et le renoncement ne passeront pas par moi . Je ne serai jamais contre le peuple quelle que soit sa langue et demeurerai comme je l’ai dit, un interlocuteur devant les habitants de ce pays et devant la terre entière pour contribuer à un meilleur avenir pour cette langue. Pour ce qui est du Rif, chacun sait que c’est un endroit cher à mon cœur. J’ai répondu présent lors des séismes qu’a subi la région, il y a quelques années. Au mois de Juillet, j’ai rencontré un groupe de Rifains à Vénissieux, et on a parlé des tristes événements de Hoceima. Ils m’ont demandé ce que j’en pensais et je leur ai répondu que les injustices subies étaient condamnables et que je les condamnais sans équivoque. Rien ne peut justifier la violence d’où qu’elle vienne. Je suis là pour aider. Et pour d’autres choses, je ne suis pas ressortissant de ce pays et je ne suis pas là pour m’immiscer dans ses affaires internes.

Les larmes de leurs pères” est le titre d’une chanson interprété en duo avec Patrick Bruel. Elle évoque le printemps tunisien. Est-ce votre manière à vous de ne pas oublié le printemps noir de juin 2001 en Kabylie?

Les “Larmes de leurs pères” parle effectivement du printemps tunisien. À un moment donné le mot “printemps arabe” est sorti de la discussion. Plus tard, j’ai dû lui dire qu’il est plus judicieux de parler de “printemps des nationalités“. Ce qui liait les Tunisiens, les Égyptiens et les Libyens n’était pas tant du à leur “arabité“, mais plutôt à leur condition. Ils subissaient, pour la plupart, une mal-vie évidente, un ras le bol sur fond de chômage, d’injustice et d’autres discriminations quelque soit le pays ou ils vivaient. À la suite de  quoi, je lui ai dit que nous avions aussi un printemps appelé “printemps berbère” et qui tirait cette fois son fondement à partir des années de lutte pour la reconnaissance de notre identité. C’était en 2001, et à la suite d’une grosse bavure de certains gendarmes, un jeune homme de 19 ans fut assassiné. La Kabylie se trouva embrasée. Triste bilan : 127 morts, très jeunes pour la plupart. Je n’eus pas de mal à le convaincre d’inclure notre printemps dans cette chanson.

Il y a 19 ans, Lounès Matoub était assassiné. Quel souvenir gardez-vous de l’homme, du chanteur et du militant ?

Mon dieu ! Il faudrait un livre pour répondre à cette question. J’ai la chance d’être l’un de ceux qui l’ont côtoyé. J’ai même gardé une cassette de notre rencontre lorsqu’il était venu me faire écouter ses chansons à l’époque. Ce qui m’avait frappé, c’était sa fragilité, signe d’une sensibilité à fleur de peau. Il me rappelait parfois Arthur Rimbaud, dans son voyage intérieur et son errance. Et je l’ai tout de suite pris en sympathie. Par la suite, nous sommes devenus amis. D’autres choses mais qui ne concernent que lui et moi. Pour le chanteur, il avait une voix d’exception ! Il interprétait ses chansons avec une facilité déconcertante. Que de souvenirs ! Il ne se passait pas un jour où il ne venait pas avec un nouveau texte à me lire. Il aimait faire ça. Qu’est ce qu’il me manque !

Pour le militant, il avait bien sûr des convictions mais après son assassinat, des gens l’ont pris pour quelqu’un qu’il n’était pas toujours. Et il est désolant de constater que des gens essayent de détourner ses convictions à des fins idéologiques. Aujourd’hui, je pense qu’il est grand temps de le laisser reposer en paix et surtout de magnifier et d’honorer ce pour quoi il s’est sacrifié.

Vous serez en concert, en France, au mois de novembre prochain. Cet événement s’annonce exceptionnel. Pouvez-vous nous en dire un peu plus et nous révéler les noms des artistes qui viendront chanter avec vous?

À l’heure où je parle, il n’y a rien de définitif. Des chanteurs ont confirmé leur présence mais il est préférable d’attendre encore un peu afin que les prochaines infos soient plus fiables.

Pour finir, à quand un concert digne de ce nom d’Idir en Algérie?

Je pense que ce sera pour bientôt.

 

Entretien réalisé par Saïd Mandi