Le syndrome de Sidi Bouzid va-t-il contaminer l’Algérie? L’admiration des Algériens pour la «révolution de jasmin» prend la forme d’une tragique caricature. Depuis vendredi, quatre jeunes ont tenté de s’immoler par le feu. L’un d’entre eux, Mohsen Bouterfif, a succombé à ses blessures. Ce chômeur de 26 ans, originaire de Tébessa, près de la frontière est, avait été éconduit par la Mairie où il venait de solliciter un emploi.

Alors que le pouvoir peine à conjurer le mauvais œil en limitant la grogne à «la hausse des prix de l’huile et du sucre», la contestation commence à se politiser. Avec comme revendications la levée de l’état d’urgence, en vigueur depuis février 1992, le rétablissement des libertés et la lutte contre la corruption des dirigeants. Si la classe politique, domestiquée, n’a aucune emprise sur la colère de la jeunesse, des collectifs autonomes occupent timidement le terrain. Samedi, plus de 200 militants associatifs se sont rassemblés sur la place de la Liberté-de-la-Presse, dans le centre d’Alger, pour conspuer le régime.

Face au risque d’un embrasement à la tunisienne dans la capitale, où les manifestations sont interdites depuis 2001, les autorités sont au pied du mur. Au plus fort des émeutes, ministres et leaders de la majorité imploraient les contestataires de «manifester pacifiquement». Alors que le RCD tunisien est décrié, c’est son homonyme algérien, le Rassemblement pour la culture et la démocratie, de Saïd Sadi, qui tente de donner à la révolte une expression ordonnée. Malgré le rejet de sa demande d’autorisation par le ministère de l’Intérieur, le RCD a décidé de passer outre en maintenant son appel à une manifestation, le 22 janvier à Alger.

Alternative pessimiste

Comme à Tunis, le régime algérien continue d’agiter l’épouvantail islamiste pour légitimer sa poigne de fer. Si Ben Ali a marginalisé le mouvement Ennahdha, pourtant moins belliqueux que le FIS, Bouteflika a multiplié les concessions aux intégristes pour en faire des alliés. Après avoir amnistié les criminels de la guerre civile et imposé le silence à leurs victimes, le président algérien a, en gage de bonne foi, traîné devant les tribunaux des chrétiens et de «mauvais musulmans» qui n’observaient pas le jeûne rituel du Ramadan.

Alors que les couches populaires tirent le diable par la queue, des fortunes aussi rapides que suspectes s’affichent sans complexe. Comme la belle-famille de Ben Ali, qui avait mis l’économie tunisienne en coupe réglée, des proches du président Bouteflika et des officiers supérieurs ont fait main basse sur la rente pétrolière et le commerce extérieur. Vendredi, dans le quotidien El Watan, un baron de «l’import-import» a révélé les connexions mafieuses de la délinquance du «marché informel» avec les féodalités civiles et militaires.

Au-delà des luttes claniques qui tentent d’instrumentaliser la grogne populaire, que fera l’armée en cas de menace populaire contre le régime? Si les Algériens admirent l’armée tunisienne qui a protégé les manifestants contre les nervis de Ben Ali, ils sont encore traumatisés par leurs généraux qui avaient tiré dans le tas lors de la révolte d’octobre 1988, faisant plus de 500 morts. À leur pressant désir de liberté et de justice, le pouvoir n’offre, pour l’instant, qu’une alternative pessimiste: se soumettre à l’ordre autoritaire ou sombrer dans le désordre de la violence et de l’émeute.

Le Figaro