En Libye, la bataille économique a commencé pour décrocher les contrats de la recontruction. La France est parmi les pays mieux placés dans ce juteux marché, au contraire d’autres Etats qui vont payer commercialement leur manque de soutien à la rébellion libyenne.

Le gouvernement de transition rebelle l’a annoncé dès la semaine dernière : la Libye « honorera les contrats » passés par Kadhafi. Mais concernant la reconstruction du pays, le numéro un du Conseil national de transition (CNT), Moustapha Abdeljalil, a promis que les Etats seraient récompensés « en fonction du soutien » apporté aux insurgés. Et là, la donne va changer pour certains pays occidentaux.

Les grands gagnants : la France, l’Italie et le Qatar

La France, première nation à avoir reconnu le CNT et plaidé en faveur d’une intervention militaire, bénéficie d’une grande popularité auprès des Libyens. Cet engagement diplomatique français paie déjà sur le terrain économique. Michel Casals, président de la chambre de commerce franco-libyenne, confirmait à LCI la semaine dernière les bonnes dispositions des nouveaux décideurs libyens envers les entreprises françaises. « Les risques qui ont été pris que ce soit (…) politiques puis militaires seront reconnus et feront historiquement de la France un partenaire privilégié », déclarait-t-il à l’issue d’une rencontre à Benghazi avec des pairs libyens.

Ainsi, Total est déjà dans les starting-blocks pour débuter le chantier prioritaire de la reconstruction: le redémarrage de la production pétrolière. Selon Mathieu Guidère, spécialiste des pays arabes à l’université de Toulouse-II, le CNT pense attribuer à la France quelque 35% de nouveaux contrats pétroliers. Cet accord, s’il se confirmait, serait synonyme de jackpot pour le géant français du pétrole. La Libye, surnommée le « pauvre riche Etat pétrolier », dispose de réserves pétrolières, les plus importantes d’Afrique avec 44 milliards de barils, jusqu’ici considérées comme sous-exploitées. Or la production de pétrole, qui constituait avant le conflit 95% des revenus d’exportation du pays, a chuté sous les 4% depuis le début du conflit, selon les estimations de l’Agence internationale de l’énergie. Une manne pétrolière en vue pour Total mais aussi gazière pour le groupe français GDF Suez. Des négociations seraient en cours entre ce dernier et les insurgés. GDF Suez, qui n’est pas implanté en Libye, se refuse pour le moment à commenter l’information.

Concurrence acharnée en vue pour Total

Mais les géants français du secteur énergétique devront se frotter à des concurrents de poids. Le premier est le groupe italien Eni, principal producteur étranger de pétrole en Libye sous l’ère Kadhafi, présent dans le pays depuis 1959. L’Italie, d’abord hésitante à soutenir la rébellion dans la première phase du soulèvement, a depuis comblé son retard, notamment en débloquant avant tout le monde le 25 août dernier, une première aide de 350 millions d’euros pour la reconstruction libyenne. En outre, même si le CNT compte revoir ses partenariats commerciaux, il n’est pas question de grand chamboulement au niveau des opérateurs pétroliers. « Les installations (pétrolières) ont été construites par des Italiens (…) il est clair qu’Eni jouera le premier rôle (en Libye) à l’avenir », a ainsi rappelé le ministre italien des affaires étrangères Franco Frattini.
Enfin, selon les analystes, le Qatar, qui a apporté une importante aide militaire au CNT, devrait aussi bénéficier de l’ouverture du marché pétrolier.

La Russie, hors jeu commercial ?

En revanche, les partisans d’une non-ingérence en territoire libyen vont certainement perdre du terrain sur le front commercial. « Nous n’avons pas un problème avec les pays occidentaux comme les entreprises italiennes, françaises et britanniques. Mais nous pouvons avoir quelques problèmes politiques avec la Russie, la Chine et le Brésil », avertissait le 22 août le directeur de l’information de la compagnie pétrolière pro-rebelles AGOCO. Deux jours plus tard, un représentant du CNT enchérissait en montrant du doigt les pays « très lents » à apporter leur soutien à la rébellion « comme la Chine et la Russie ». Moscou et Pékin s’étaient ainsi abstenus en mars dernier lors du vote au Conseil de sécurité pour une intervention internationale. Depuis ils n’ont eu cesse de prôner la fin de l’ingérence et une solution négociée.

Viktor Kremeniouk, analyste politique à l’Académie russe des sciences, explique ainsi que la présence russe en Libye « a été possible grâce à l’alliance avec Kadhafi » permettant de conclure  » des contrats sur des ventes d’armements, la construction de voies de chemin de fers, des projets pétroliers ». « Evidemment, le départ de Kadhafi signifie la fin de nos intérêts » dans le pays, estimait l’expert. Dès le mois de mars, l’entreprise publique russe chargée des exportations d’armements, Rosoboronexport, évaluait à quatre milliards de dollars le manque à gagner entraîné par l’embargo décrété fin février par l’Onu sur la vente d’armes à la Libye, dans le cadre des sanctions contre Mouammar Kadhafi.

Aujourd’hui les entreprises russes sont conscientes qu’il faudra du temps pour normaliser leurs relations commerciales avec la rébellion. A l’instar du PDG de la compagnie de chemins de fer russe RZD qui estimait que « ce n’est pas l’affaire d’une seule année ». Sa société, chargée par le régime Kadhafi de construire la ligne Syrte-Tripoli pour un montant de 2,5 milliards d’euros, a depuis la guerre civile suspendu son projet, sans certitude de le voir repartir prochainement. « Même si ce chantier est important pour la Libye, rien ne dit que les Libyens ne choisiront pas les Français ou les Italiens », confiait-il au quotidien russe Vedomosti. Déjà Moscou tente de se rattraper diplomatiquement : un émissaire russe sera présent jeudi lors de la conférence des « amis » de la Libye à Paris. Mais Dmitri Medvedev devra sûrement consacrer plus de moyens pour reconquérir le CNT s’il veut revenir sous de meilleurs auspices économiques.
Et les anglosaxons ?

Les Etats-Unis et le Royaume-Uni, favorables à l’intervention militaire internationale en Libye, sont beaucoup plus mesurés en termes économiques. La plupart des géants pétroliers américains comme Marathon, ConocoPhillips ou Hess, ont adopté une attitude prudente concernant la Libye. « Ils sont simplement en train d’attendre et d’essayer de déterminer qui dirige ce pays », indique un consultant qui conseille plusieurs entreprises américaines à propos de la Libye. Le pétrolier britannique, British Petroleum, qui ne produisait pas encore dans le pays, a dit vouloir y retourner pour reprendre ses explorations, mais sans donner de calendrier. Serait-ce le calme avant la guerre économique totale en Libye ?

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