Le corrupteur et le corrompu sont les maillons d’une chaîne de complices condamnés à rester solidaires entre eux pour éviter un suicide collectif. Comme dans le jeu de la barbichette, tous les complices se tiennent les uns les autres par des preuves compromettantes, au-dessus de l’immense foule des citoyens devenus les otages impuissants d’un chantage collectif. La corruption ? Tout le monde s’en plaint et tout le monde s’en accommode, comme d’un mal incurable envoyé par le destin ; le leitmotiv de la malédiction et la rengaine du mektoub faisant le reste.

Ceux qui nous gouvernent le savent, en connaissent les mécanismes et ne peuvent ignorer que le monstre qu’ils ont créé échappe dorénavant à leur contrôle. Pour eux, la meilleure façon de faire quelque chose est de ne rien faire. Alors ils évitent d’en parler publiquement.

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La presse écrite et le Web en parlent  tous les jours avec un courage remarquable puisqu’ils renoncent à la langue de bois, allant jusqu’à publier les noms des coupables, y compris des plus hauts responsables, non sans avoir au préalable vérifié la véracité de faits et la crédibilité de leurs sources.

Que peut-on faire pour débarrasser le pays de cette calamité afin d’éviter l’irréversible et avant que nos enfants ne soient définitivement condamnés ? Il faut guérir la maladie et faire de la prévention. Cependant, dans les deux cas les moyens et les solutions sont entre les mains de ceux qui nous gouvernent. Cela nécessite donc une véritable volonté politique et un engagement publique et solennel.

Or, le Pouvoir politique, du fait du pourrissement de la situation se retrouve otage de son principal adversaire et ennemi qui n’est autre que la nébuleuse fondamentaliste qui prend chaque jour un peu plus de galons au point de se manifester par fatwas tonitruantes et poussant l’audace jusqu’à suggérer aux autorités l’ouverture d’une ambassade de Daesch à Alger. C’est dire l’audace quand l’impunité est à la clé.

Les deux forces en présence ont besoin, pour peser sur les événements, d’un trésor de guerre qui ne peut être constitué que par des voies parallèles et illégales d’où l’absence dans leurs discours de la moindre référence à la source de leurs financements.

C’est curieux. C’est troublant. Mais ce n’est pas étonnant du tout. Nous sommes en présence d’un système machiavélique. Et les médias et la rue n’ont pas tort d’utiliser une terminologie mafieuse pour décrire cette entente contre-nature ; la mosquée se faisant sourde et aveugle et pour le coup complice volontaire ou pas, mais complice tout de même d’une non moins puissante bande de pillards patentés.

Cette voix qui dit la justice, le bien et le mal dans l’inviolabilité de son sanctuaire naturel. Qui défend les pauvres, les accidentés de la vie et les gens honnêtes. Cette voix qui dénonce les injustices et qui prône l’équité et l’égalité devant la loi. Cette voix qui dit tout simplement l’islam. Eh bien cette voix essentielle et extrêmement importante par sa portée se fait discrète, toutes les fois que les dégâts de la corruption éclatent au grand jour et mettent à nu un système pandémique avéré, comme ce fut le cas pour  Sonatrach, l’autoroute, les marchés publics, etc. C’est à dire à des moments où la corruption est avérée au grand jour, où la justice est honteuse et où le roi est nu ; bref au moment où dénoncer la corruption serait aussi facile que d’aller au secours de la victoire. Ceci pour dire que même dans des circonstances aussi consensuelles, qui ne nécessitent pas beaucoup de courage, les préposés à l’éducation populaire, morale et religieuse sont aux abonnés absents.

 Cette voix qui nous manque, c’est la voix publique des imams

Étrange que dans des circonstances aussi dramatiques, la parole des imams, du moins de la grande majorité d’entre eux, se fasse bizarrement absente ou alors très discrète, comme pour réduire ce véritable tsunami à un simple soubresaut ou à un phénomène marginal.

La question suivante est donc légitime : pourquoi parle-t-on peu de la corruption dans les mosquées et aux heures de grande écoute dans les médias, alors qu’il s’agit du plus grand danger pour notre pays ? Il ne s’agit pas de relater des actes isolés de quelques délinquants, mais bien  d’un système qui dicte ses règles et qui finit par « mouiller » le plus grand nombre d’acteurs pour en minimiser la gravité au plan moral. De sorte que plus on est de voleurs et moins on passe pour des voleurs.

On pensait retrouver cette voix durant le mois sacré de ramadhan, dans les « dourousses » et les prêches, durant le seul mois particulièrement propice à la méditation et à la célébration des valeurs de l’islam.

Rien de tout cela pour l’instant, dix jours après le début du ramadhan, dans les mosquées où j’ai participé à la prière collective. Comme tous les ans, la plupart des discours tournent autour de la mécréance, du port du hijab et du qamis, de la condamnation des jeunes qui singent l’Occident et regardent la télévision au lieu de s’adonner à la lecture du Coran et à la méditation. Pas un mot sur la corruption qui gangrène l’édifice et le fragilise chaque jour un peu plus. Pas même une allusion.

Tous les discours politiques ou moralisateurs les plus sincères restent des incantations et des vœux pieux s’ils ne s’attaquent pas ouvertement à l’origine même de la perversité morale, de la triche, du dévoiement et de la perte de nos valeurs morales et spirituelles ; autant dire à tous les ingrédients constitutifs de la corruption.

Si on a des raisons évidentes de mettre en doute la sincérité des discours des hommes politiques, on doit naturellement être attentifs à la parole des imams et on ne peut imaginer qu’ils puissent fermer l’œil sur un phénomène aussi grave que la corruption. Ce serait de leur part une double faute morale. Ce faisant, ils trahiraient leur sacerdoce et travestiraient le texte sacré.

C’est l’absence de cette parole dans les mosquées qui est certainement à l’origine du soupçon de complicité pesant sur beaucoup d’entre eux, perçus sans différenciation, comme le navire amiral d’une organisation tentaculaire prête à prendre le pouvoir dans un avenir qu’elle est en train de patiemment précipiter. Autrement dit, la stratégie de leurs mandants consiste à laisser polluer la situation, à fermer l’œil sur l’enrichissement brutal, à mettre la main sur des pans entiers de l’économie nationale - informelle de préférence -  à se servir au passage pour constituer leur trésor de guerre, et à montrer du doigt en même temps les défauts du système mis en place, rongé par la prébende et le dévoiement moral. N’étant pas au pouvoir, on est prié de chercher le coupable ailleurs. Suivez mon regard !

Pour le coup, on décide de faire plus facilement dans la morale unanime facile et consensuelle, en dénonçant dans les mosquées l’alcool, les jeans, les consoles de jeu, les cheveux en l’air, la télévision et les non-jeûneurs, plutôt que de s’attaquer à un sujet qui représente une véritable poudrière.

Le double langage de ces imams, tantôt très vigilants, tantôt pleins de mansuétude ; plus prompts à s’indigner pour le « dhahir » (visible) que pour le « bâtine » (invisible), pour la forme plus que pour le fond, est aussi dangereux que la corruption qu’ils ont le devoir de condamner. Faute de dénoncer sans ambiguïté et sans relâche les corrompus et les corrupteurs, ils rendraient crédibles toutes les accusations de connivence qui pèsent sur eux depuis quelques temps déjà et qui annonceraient des dégâts incommensurables. La formule «  tous pourris », qui a fait florès ailleurs, prendrait alors toute sa place chez nous. Il y va de la crédibilité du corpus religieux et de la sincérité du message que nos imams et nos éducateurs religieux s’étaient engagés à porter fidèlement durant toute leur vie pour mériter de Dieu.