La situation des jeunes chercheurs de l’Université des sciences et de la technologie Houari Boumediène (USTHB) de Bab Ezzouar, à Alger, la plus grande université du pays, est déplorable. Déconsidérés, méprisés, exploités, ils ne savent plus à quel saint se vouer pour rendre au chercheur le statut qu’il mérite. Leur cas reflète la réalité amère de la recherche en Algérie et met à nu un mode de gestion, tant des ressources humaines que matérielles, opaque et bureaucratique donnant naissance au favoritisme et à la gabegie.

Exploitation des jeunes chercheurs

Ces jeunes chercheurs de l’USTHB, des étudiants talentueux en fin de master, doctorants ou professeurs vacataires, croient dur comme fer que la recherche est avant tout une passion avant tout, mais qui nécessite toutefois un environnement et des conditions de travail adéquats. Cependant, à l’USTHB, ce n’est guère le cas, regrettent-ils.

En effet, la bourse liée à la réussite du concours de doctorat de la faculté, établie à 12.000 DA par mois, représente très peu lorsqu’un microscope, par exemple, coûte 30.000 DA, et que l’université offre rarement les moyens matériels nécessaires à la poursuite des recherches dans de bonnes conditions.

Aïcha, étudiante à la faculté de biologie, affirme que « même si on obtient la bourse, on peut recevoir l’argent en retard. J’ai plein de copines qui l’ont obtenue et certaines attendent plusieurs semaines avant d’être payées ». L’étudiant doit donc, dans de nombreux cas, financer par lui-même ses recherches, alors même qu’il a réussi un concours national. A la faculté de biologie de l’USTHB, les doctorantes sont désemparées face à cette situation financière qui les empêche de travailler efficacement. « Bien souvent, il faut qu’on se déplace avec notre propre matériel pour effectuer nos travaux de recherches », se plaignent-elles.

Autofinancement de la recherche !

Lorsqu’ils étaient en master, la majorité des étudiants interrogés ont été contraints d’effectuer leurs recherches en achetant des analyses d’échantillons à des laboratoires privés, sans pouvoir passer par la faculté. « Pour une thèse, c’est bien pire », déplore Arwa, tout en soulignant qu’ « il faut au moins une trentaine d’échantillons, et à 3000 DA l’unité, ce qui représente un coût exorbitant pour le chercheur s’il n’est pas aidé par sa faculté ».

L’impossibilité, récurrente, de travailler dans les laboratoires de l’université, s’ajoute à la longue liste de problèmes que les jeunes chercheurs algériens doivent affronter dans leur quotidien. A ce sujet, Aïcha est affirmative : « Ils ne nous laissent pas rentrer dans les labos, on sait qu’il y a du matériel, mais certains profs les ‘achètent’  pour faire des TP ».

Comment s’organisent ces étudiants pour pallier au manque de moyens financiers ? Aicha et Arwa, en ce qui concernent leurs situations personnelles, vont donner des cours en Licence, payés, à priori, 250 DA la séance. Un tarif ridiculement dérisoire puisqu’à la fin du mois, les deux doctorantes et chercheuses vont se retrouver avec la modique somme de 6000 Da ! Concernant leur rémunération, nos interlocutrices affirment qu’ « aucun document n’a encore été signé, et jusqu’ici les montants des salaires des vacataires flottent discrètement au milieu des promesses ».

De plus, comme le montrent de nombreux documents disponibles sur le site de l’USTHB, l’administration les empêche de travailler en parallèle. Quelles sont donc les raisons qui poussent l’administration à limiter autant les marges de manœuvre de ces chercheurs, alors même qu’ils représentent l’avenir et l’élément clé du développement de la recherche scientifique dans notre pays ?

« Piston » et favoritisme

Pour ces jeunes étudiantes brillantes, passionnées par la recherche, les moyens sont là, mais l’allocation des ressources semble bien douteuse. Respectivement 3e et 6e de leurs promotions de master, dans une situation favorable quant au prochain concours, elles redoutent, néanmoins, le « favoritisme » et les privilèges accordés à certains étudiants : « le concours, expliquent-elles, concerne cinq places, mais on sait que deux sont d’ores et déjà attribuées par favoritisme ». Il y a toujours des personnes « bien épaulées », regrettent-elles encore.

Si telles sont les conditions à l’USTHB, ailleurs, c’est encore pire, croient-elles savoir. « L’USTHB est la meilleure université algérienne, et je n’ose même pas imaginer l’état et les conditions de travail dans les labos d’autres établissements », se désole Arwa.

Discrimination intergénérationnelle

Outre les problèmes sus-cités, un conflit de générations semble prendre place à l’université de Bab Ezzouar. Les plus jeunes déconsidérés au profit des « chercheurs expérimentés » qui s’accrochent à leurs positions et à leurs privilèges. On découvre une jungle universitaire féroce, très peu ouverte aux nouvelles générations, mettant en concurrence doctorants, chercheurs vacataires, professeurs titulaires, dans le cadre d’une compétition peu loyale. La concurrence au sein de ce milieu n’est vraisemblablement pas régulée par des lois, mais elle est plutôt sujette à des manœuvres de couloirs et de bas étage, dominée par le pouvoir de petits chefs installés.

Dans ce monde discret de la recherche, chacun se bat pour son prestige et pour sa renommée. Mais les chercheurs titulaires abusent de leur position, et empêchent les plus jeunes de participer à des conférences ou de publier dans des revues académiques. Impossible de publier dans des revues étrangères, dont les comités de rédaction demandent souvent un membre de l’université du pays d’origine, qui ne donnerait son accord que très rarement, à en croire nos interlocutrices.

Comment expliquer que les plus anciens s’accrochent-ils autant à leurs positions ? La conservation des privilèges sociaux et financiers est l’une des raisons majeures, relève Aïcha.

L’état de la recherche dans cette prestigieuse université, mais surtout l’accueil et l’encadrement de ses jeunes chercheurs, est d’autant plus déplorable lorsqu’on sait qu’autrefois elle était considérée comme le futur pôle intellectuel et scientifique du pays. Le père de Aïcha y a étudié la physique durant les années d’or de l’USTHB. « L’USTHB était à son apogée. Avant la décennie noire, le peuple voulait ériger une grande nation, et l’université était le moteur de ce projet », se remémore-t-il, nostalgique.

Face à ces problèmes inextricables, nos jeunes chercheurs n’ont d’issue que la fuite vers d’autres cieux plus clément, notamment vers l’Europe. Ne pas réaliser que l’avenir d’une nation passe par l’ambition et le désir des plus jeunes est une faute lourde à mettre sur le compte de certaines « élites », passives, immobiles, confortablement installées dans leurs privilèges. On assiste au déclin d’un rêve, d’un idéal, mais un jour ces « élites » devront rendre des comptes au peuple et à sa jeunesse bâillonnée.

Reportage réalisé avec TAHAR. S.  

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