Les dix-neuf signataires de la demande d’audience au Président de la République, ont fini par obtenir gain de cause malgré le tir de barrage de sa garde rapprochée. Le bruit circule que c’est grâce à une femme de ménage qui a donné la lettre à une infirmière. On n’en sait pas plus. Un membre de la délégation, préférant garder l’anonymat, a bien voulu nous réserver en exclusivité le compte-rendu de cette audience.

La délégation a été reçue ce vendredi vers 15 heures. Derrière le Président, il y avait deux dames devant des ordinateurs et deux hommes en civil. Mais pas de têtes connues.

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Le Président avait l’air en forme. Chacun à son tour lui a serré la main. Il a parlé à Zohra Drif et à Louisa Hannoun séparément. Difficile de comprendre ce qu’il leur a dit parce que sa voix est très basse. Tout le monde a pris place. Le Président se fait placer deux micros cravate.

« Quand on m’a donné la lettre, je me suis dit : ils ont raison, parce que par la poste elle ne serait jamais arrivée. Elle est là la ministre des postes ? C’est bien une femme ? ». Rictus du Président. Rires bruyants mais brefs dans l’assistance.

Après les salutations d’usage, il a commencé par demander qui était à l’initiative de cette démarche en regardant ostensiblement Zohra Drif. Imperturbable. Pareil pour Louisa Hannoun. Pas de réponse

« A la vérité, ça m’est égal de savoir qui a eu cette idée. C’est normal après tout de demander une audience au Chef de l’Etat. Mais si je demande à savoir qui d’ente vous est à la manœuvre, c’est parce que je pense que c’est quelqu’un de très malin.

Premièrement : Pourquoi dix-neuf ? Ça rappelle le dix-neuf mars, donc le cessez-le feu. Je me suis dit : on veut me faire comprendre qu’il y a trop de bisbilles chez moi et qu’il faut que ça s’arrête. C’est bien vu ! C’est même très subtil. C’est tellement rare dans la maison !

Deuxièmement : J’ai examiné la liste des noms. Dix femmes et neuf hommes. C’est plus que la parité. A l’Etranger, ils vont croire que chez nous les femmes en politique sont très actives. Tant mieux. Mais comme dit le proverbe, on n’apprend pas au vieux singe à faire la grimace. Je devine que c’est parce que le bruit circule que j’aurais dit à un chef d’Etat étranger en lui présentant la sœur Louisa Hannoun que c’était «  le seul homme politique chez nous ».

Le Président lève l’index pour réclamer un kleenex. Il se frotte le nez et reprend : « Chères sœurs et chers frères ! Je devrais dire mes chers DIX-NEUF, car je suppose que vous voulez entrer dans l’histoire. Comme on dit les sept héros de la Révolution. Heureusement que vous n’êtes pas quarante et que je ne m’appelle pas Ali. Qu’est ce qu’on aurait dit ? »

Un ange passe.

« J’ai bien relu votre lettre. Elle contient des choses justes ; même si les mots ne sont pas toujours à leur place. Il chausse ses lunettes et cherche un passage. Ah ! Voilà ;

« Le recours à la presse pour vous faire parvenir notre demande d’audience est dicté par notre crainte légitime qu’elle ne vous parvienne jamais par les canaux institutionnels autorisés ». Si j’ai bien compris, vous voulez insinuer qu’il y a une censure chez moi et ça je ne l’admets pas. »

Il se retourne. Un monsieur en gants blancs lui tend un verre d’eau. Il avale péniblement une gorgée. Le monsieur aux gants blanc lui essuie les lèvres avec un kleenex. Le Président reprend.

« Oui ! Il y a des choses que je n’admets pas. Je suis au courant de tout ici. Ensuite vous dîtes que c’est grâce à la presse que vous avez pu m’informer Vous parlez de la presse nationale, n’est-ce pas ? Savez-vous que nous avons l’une des presses les plus libres du monde ? Non seulement les journalistes s’expriment librement; mais en plus, c’est l’Etat qui leur donne l’argent. Comme dit le Premier ministre, pas Ouyahia, l’autre, je ne sais plus comment il s’appelle, « on donne les bâtons pour se faire battre ».

Le Président reprend la lettre, cherche les lignes qu’il a soulignées et poursuit :

« L’abandon du droit de préemption de l’Etat, renoncement à la souveraineté nationale, déliquescence des institutions de l’Etat. C’est des mots tout ça ! Mais là où c’est grave, c’est quand je lis : je cite : la substitution d’un fonctionnement parallèle, obscur, illégal et illégitime au fonctionnement institutionnel légal en faveur duquel etc, etc.

Qu’est ce que ça veut dire ? Qu’il y a un deuxième bureau ici ? Qu’il y a un gouvernement bis ? Un shadow cabinet comme on dit ? C’est très très grave ».

Il manque de s’étrangler. On lui ressert un peu d’eau et on lui essuie les lèvres. Toujours l’homme aux gants blancs.

Dans l’assistance personne n’ose lever les yeux. Zohra Drif, imperturbable. Louisa Hannoun ajuste ses lunettes. Silence total.

« Et puis c’est quoi cette histoire d’abandon des cadres algériens livrés à l’arbitraire, aux sanctions partiales et je ne sais trop quoi ?  Je veux bien croire qu’il y a des dysfonctionnements, des manquements et même des injustices. Mais croyez-vous que c’est facile de diriger un pays comme le nôtre ? Quand quelqu’un, à soixante ans, vous dit je suis fils de chahid, vous trouvez ça normal ? Moi pas ».

Le Président pose les feuillets devant lui se fait éponger le front et se tait, le regard perdu, pendant une longue minute. L’assistance est figée.

Il murmure des mots dans sa barbe, pour lui-même, comme pour se redonner du courage ou pour éloigner de mauvaises pensées. Il cherche Louisa Hannoun du regard. Elle essuie se lunettes. Le Président reprend.

« Mesdames et messieurs les Dix-neuf,

La plupart d’entre vous ont fréquenté les allées du pouvoir, certains y ont même fait souche. Vous avez été témoins, acteurs, passeurs, relais, producteurs d’idées, promoteurs de projets. Vous avez colporté ou fabriqué des ragots. Cela fait partie de la faiblesse humaine. Vous avez tous été plus ou moins partie prenante, témoin involontaire, témoin gênant, facilitateur, complice inconscient, spectateur naïf. Vous avez été en colère, révoltés, choqués, hors de vous, sidérés. Mais vous étiez bien contents d’avoir un poste de responsabilité. Votre calvaire, entre guillemets a duré des années, des dizaines d’années. Vous avez assisté impuissants à l’arbitraire, au fait du prince, aux passe-droits, aux faveurs, à l’injustice. Vous avez tellement souffert durant tant d’années. Vous en avez perdu le sommeil et la santé, n’est-ce pas ? Et n’écoutant que votre courage et le serment fait à nos chouhadas, vous avez fini par démissionner avec fracas en criant que trop c’est trop et que cela ne se passera pas comme ça ».

Content de son effet, le Président a brusquement l’œil brillant et esquisse un vague sourire jubilatoire. Il savoure avec gourmandise sa tirade lue péniblement, mais bien audible. Pas un geste, pas un bruit dans la salle.

« Bien entendu cela concerne ceux parmi vous, mesdames et messieurs les dix-neuf qui ont accepté des responsabilités gouvernementales, et qui, par un matin de novembre 2015, après avoir réfléchi  toute une nuit et profité durant des années du système, ont décidé de passer à l’acte, de jeter à la rivière des restes de scrupules, et de sauter le pas pour monter à dix neuf avec dix neuf fourches à l’assaut du château, pour bouter les hallebardiers et arriver enfin au pied du trône pour crier votre colère et exiger la tête du souverain. Qui veut commencer ? Une femme peut-être ? Ce serait plus original, non ?»

Le silence est glacial. Des regards cherchent celui du Président comme pour lui dire qu’il s’agit d’un malentendu. Comme il connaît la musique et qu’il en a vu d’autres, il trouve le moyen de détendre l’atmosphère et leur raconte l’histoire du fils du calife :

« Un calife avait un fils qui s’amusait tout le temps avec un jeune éléphant. Il dévale chaque jour la rue principale et s’amuse de voir l’éléphant détruire les étals de marchandises sur son passage. Les commerçants et les habitants de la ville n’en peuvent plus. Ils décident d’aller en délégation se plaindre au calife en scandant : l’éléphant ! l’éléphant ! l’éléphant ! Le calife sort sur son balcon, désigne un membre de la délégation et lui dit : Toi là ! Qu’est ce qu’il a l’éléphant ? Le délégué se tourne vers ses camarades subitement muets et regardant tous par terre. Il répond alors au calife : Eh bien l’éléphant ? Il est mignon. Il lui faut une éléphante. »

Les dix-neuf rient, serrent chacun à leur tour chaleureusement la main du Président et se dirigent vers la sortie avec le sentiment du devoir accompli.