Depuis que l’émission, « les infiltrés » est passée sur France 2, elle fait beaucoup de bruit. Non pas à cause du sujet qui a été traité, à savoir la pédophilie, mais à cause du lever de bouclier d’une partie de la profession de journalistes qui s’insurge sur le procédé. J’ai visionné l’émission hier après avoir lu plusieurs articles dans des journaux divers mettant en cause le mode opératoire de l’équipe qui a fait ce reportage. Quand on voit le sujet, on comprend que l’équipe (ce n’est pas seulement un journaliste, c’est toute une équipe) a sans aucun doute possible, par ses signalements, permis que des enfants n’aient pas à subir des violences sexuelles, notamment de la part d’un violeur qui était prêt à passer à l’acte et qui a été arrêté et placé en détention. Personne ne peut rien avoir à redire à cela.

Sur le plateau, il y avait un policier chargé des enquêtes sur les pédophiles. La question lui a été posée de savoir si la police faisait comme le journaliste infiltré, à savoir qu’ils vont sur des tchats réservés aux jeunes, qu’ils se font passer pour des adolescents et qu’ils voient ce qui arrive. La réponse fut nette et claire, non jamais. Pourquoi ? Parce que la police n’a ni les moyens (50 policiers sur toute la France) ni le temps de faire cela. Les policiers traquent les pédophiles avérés, ceux contre lesquels il y a des soupçons, voire des plaintes. Les pédo criminels savent ce qu’ils encourent, ils savent qu’ils sont hors la loi et ils se protègent. Tous les pédophiles ne sont pas des criminels. Dans le reportage on en voit un notamment qui en parle avec le journaliste, pour la première fois de sa vie. Il a l’air un peu perdu ce qu’il a découvert sur lui-même. Il y a de fortes chances, que même si le journaliste avait dit qu’il est journaliste et qu’il fait un reportage, l’homme lui aurait parlé de la même façon. Parmi les pédophiles épinglés par l’équipe de l’émission, il y a aussi un élu révèle le Parisien qui précise que, sans l’émission des infiltrés le conseiller municipal aurait eu un simple rappel à la loi.

A cause de l’affaire, il va passer devant un tribunal. On peut surtout remarquer d’ailleurs, que sans l’émission, il y a de grandes chances que personne n’aurait jamais su que ce monsieur aime discuter de sexualité avec des enfants.

Sur le plateau animé par D Pujadas, il y avait un couple de parents dont la fille de 12 ans a entretenu une relation avec un pédophile pendant 6 mois –je sais c’est plus correct de dire que le pédophile a entretenu une relation avec elle. Les parents ont appris la chose parce que la police a débarqué chez eux après avoir trouvé les coordonnées de leur fille dans le calepin de l’homme qui a été arrêté après avoir agresser une autre adolescente. Ils sont tombés des nues. Ils ont culpabilisé parce qu’ils ne sont pas vraiment intéressé à ce que faisait leur fille sur Internet.

La mère n’a pas compris pourquoi sa fille ne lui a pas parlé de sa relation puisque, a-t-elle dit, à la maison on parle de tout. A-t-on le droit d’imaginer sans se faire lyncher, que si leur fille ne leur a rien dit c’est parce qu’elle ne voulait pas en être privée ? Ils ont parlé de la honte de leur fille et surtout de leur honte à eux, ils ont dit aussi que dans les semaines qui ont suivi elle a régressé avant de voir un psy pour que tout rentre à nouveau dans l’ordre. Un psy sur le plateau a suggéré qu’il est important que les enfants soient mis en garde contre les prédateurs sexuels qui sévissent sur Internet. La ministre Morano a dit que ce sont les parents qu’il faut éduquer. Non, a répondu le psy, ce sont d’abord les enfants. Cette émission aurait pu être l’occasion d’en savoir un peu plus sur la pédophilie, comment ça fonctionne, qui est concerné, quand est-ce que ça commence etc.

La vraie question à se poser c’est de savoir pourquoi des adultes ne sont pas capables de devenir des adultes et pourquoi ils se servent des enfants qui eux, naturellement, ne demandent qu’à devenir grands.

Grâce aux journalistes, on ne saura rien de plus, le sujet restera tabou, parce que trop sensible. Pourtant après ces fêtes de Pâques placées sous le signe de la pédophilie dans l’église catholique, on aurait pu croire qu’on pourrait en parler. Bizarrement, le soufflé est retombé, aussi vite qu’il était monté. Dommage.

« Effectivement, ma pratique de la psychanalyse avec des sujets pédophiles me permet de confirmer que, pour eux, l’enfance n’est pas un moment, une étape transitoire de la vie, un temps destiné, par essence, à prendre fin, mais bien une sorte d’état de l’être qu’il s’agit de restituer dans sa temporalité indéfinie. Dans la logique pédophile, l’enfant constitue le démenti opposé à la division du sujet : le « sujet-enfant » incarne le mythe d’une complétude naturelle dans laquelle désir et jouissance ne sont pas séparés. C’est pourquoi chaque pédophile est constamment confronté au drame de voir l’enfant qu’il aime se transformer et quitter cet état dont il se fait, lui, le dépositaire. C’est pourquoi aussi, malgré leur attrait et souvent leur talent exceptionnel pour la pédagogie, je crois, avec François Regnault que l’on peut définir le pédophile comme « l’envers du pédagogue » (cfr. L’Infini n° 59, p. 125). Car le véritable pédagogue – en existe-t-il encore ? – est celui qui fonde sa pratique sur la supposition que le désir le plus fondamental de l’enfant, est le désir de devenir grand. Comme l’écrit Hegel dans ses Principes de la philosophie du droit (§ 175), « la nécessité d’être élevé existe chez les enfants comme le sentiment qui leur est propre de ne pas être satisfaits de ce qu’ils sont. C’est la tendance à appartenir au monde des grandes personnes qu’ils devinent supérieur, le désir de devenir grands. La pédagogie du jeu traite l’élément puéril comme quelque chose qui vaudrait pour lui-même, le présente aux enfants comme tel, et rabaisse pour eux ce qui est sérieux, et se rabaisse elle-même à une forme puérile peu prisée par les enfants. En les représentant comme achevés dans l’état d’inachèvement où ils se sentent, en s’efforçant ainsi de les rendre contents, elle trouble et altère leur vrai besoin spontané qui est bien meilleur » (cité par F. Regnault in op.cit.).

Eclairés par ces dernières phrases, à nous à présent de nous interroger sur le sens de l’évolution contemporaine de notre société, que j’évoquais plus haut. Ce mouvement, que j’ai désigné comme « l’infantolâtrie » de l’époque, ne risque-t-il pas de nous mener vers une forme de pédophilie généralisée et triomphante ? Cette hypothèse pourrait bien, en tout cas, expliquer les manifestations d’effroi et de panique que le pédophile soulève aujourd’hui dans notre société. Cet effroi ne serait-il pas finalement l’effroi devant la révélation de la signification de notre propre idéalisation de l’enfance ? »

Dr Serge André, psychiatre

Conférence à Lausanne le 8 juin 1999

Anna