Blâmée dans le Coran, punie par le Code pénal algérien, inacceptée par la société, l’homosexualité en Algérie est encore aujourd’hui un tabou. Trois lesbiennes algériennes se confient sur la réalité qu’elles doivent subir.

« La société algérienne ne reconnaît pas et n’admet pas que deux êtres du même sexe puissent jouir d’un amour saint. C’est considéré comme anormal et allant à l’encontre de la nature. C’est pourquoi je vis mes relations entre quatre murs. Je ne veux pas prendre le risque de m’afficher et de donner une occasion à des personnes, dont la violence reste le seul recours à leur incompréhension, de me faire du mal », explique Ilhem, une lesbienne algérienne de 27 ans.

Conscientes du rejet social et familial dont elles peuvent être victimes, certaines lesbiennes algériennes choisissent de taire leur orientation sexuelle à leurs proches. D’autres, comme Ilhem, décident de la dévoiler au grand jour. « Tout mon entourage est au courant pour mon homosexualité. Ma mère l’a su à mes 17 ans par le biais d’une de ses collègues. Sa réaction a été des plus violentes. Elle m’a demandé de quitter la maison sur-le-champ. » Mais depuis ce temps, Ilhem a repris contact avec sa mère. « Nos rapports se sont largement améliorés », fait-elle savoir.

La jeune femme en a parlé avec son père que récemment. S’il a plutôt bien réagi, il lui a pourtant suggéré d’aller consulter un psychologue afin de résoudre ce qu’il considère comme un problème. « Ma famille reste donc assez tolérante », souligne Ilhem. Quant à ses amis, elle leur a tous dit. « Il va de soi que je n’entretiendrais pas de relations avec eux s’ils n’adhéraient pas à ce que je suis ou s’ils me faisaient sentir une once de jugement. Ils me perçoivent comme une personne qui assume sa sexualité et me charrient lorsqu’une personne de la gent féminine suscite mon intérêt », avoue-t-elle.

Parce qu’elle vit en dehors du nid familial depuis une dizaine d’années, Ilhem a la chance de gérer sa vie comme bon lui semble. Mais la situation de El Djazairia (le pseudonyme d’une lesbienne algérienne de 24 ans) est quelque peu différente. Sa famille n’est pas au courant de son homosexualité, bien que sa mère s’en doute depuis des années. « Étant donné qu’au Maghreb nous ne quittons pas le domicile familial avant d’être mariés, je reste dépendante de mes parents, alors je ne prendrai pas le risque de leur dire et de me retrouver à la rue », confie-t-elle, tout en assurant que ses amis sont tous au courant. Une amie de El Djazairia a toutefois mal réagi lorsque cette dernière lui a annoncé qu’elle était lesbienne. « Je ne m’y attendais pas. C’est une personne qui ne donne pas d’importance à la religion et qui a osé me dire : c’est Haram, ça va à l’encontre de la nature et de la parole de Dieu et ainsi de suite. »

Ses autres amies la considèrent toujours comme la même personne. Elle peut discuter de ses aventures et de ses petites copines avec elles. Pourtant, il lui arrive parfois de se sentir jugée et de recevoir des remarques déplacées. Elle essaie d’y répondre de manière posée : « Je garde mon calme et j’essaie d’expliquer à ces personnes que ce n’est pas un choix que j’ai fait. Que personne ne se réveille un matin en se disant : et si je devenais gay, ça serait sympa de se faire rejeter par ses amis, sa famille, se retrouver dehors, risquer la prison. Personne ne veut subir ça », fait-elle remarquer.

Yasmine, 22 ans, elle, a choisi les personnes à qui elle voulait parler de son orientation sexuelle. « Ma sœur et ma tante le savent. Elles n’ont pas de problème avec ça. Ma sœur l’a toujours su et ma tante a bien réagi. Le reste de ma famille ne le sait pas parce que ça les choquerait. Ils ne comprendraient pas du tout », assure-t-elle.

L’homosexualité punie par l’État algérien

D’après l’article 338 du Code pénal algérien, « tout coupable d’un acte d’homosexualité est puni d’un emprisonnement de deux mois à deux ans et d’une amende de 500 à 2 000 DA. Si l’un des auteurs est mineur de dix-huit ans, la peine à l’égard du majeur peut être élevée jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 10 000 DA d’amende ». Il est également mentionné à l’article 333 : « lorsque l’outrage public à la pudeur a consisté en un acte contre nature avec un individu du même sexe, la peine est un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 1 000 à 10 000 DA ». D’après Ilhem, c’est bien entendu un risque à prendre, même si ces articles de loi ne sont pas systématiquement appliqués. La pression sociale est, selon elle, plus difficile à gérer. El Djazairia, elle, fait remarquer qu’il s’agit d’« un article qui n’a pas lieu d’être. Il va à l’encontre des traités internationaux que l’Algérie a ratifiés. Des associations LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres) algériennes telles qu’Abu Nawas Algérie ont vu le jour dans le but d’abolir ces articles, mais c’est un travail à long terme », précise-t-elle. Yasmine est d’autant plus choquée par ces articles de loi : « C’est criminel de criminaliser l’homosexualité. Comment peut-on légiférer sur la sexualité des gens? C’est horrible », s’exclame-t-elle.

L’espoir qu’un jour les lesbiennes d’Algérie soient acceptées au même titre que les hétérosexuels n’est pas très élevé auprès de celles-ci. « Je ne serai certainement pas de ce monde si cela se produit », ironise Ilhem. D’après elle, pour qu’un changement se produise, il faudrait d’abord que la peine condamnant les homosexuels soit supprimée du Code pénal algérien. Pour ce faire, la charia ne devra plus faire partie de la constitution. « Tout cela est loin d’être évident pour un pays qui se dit islamique », fait-elle remarquer.

« Sensibiliser le peuple algérien en lui inculquant le respect de la différence et en déstigmatisant la perversion qu’il en retient » serait déjà un grand pas vers une éventuelle acceptation, explique Ilhem. Militer pour la cause des homosexuels afin de leur donner davantage de visibilité est la solution que propose Yasmine pour cette sensibilisation. « Le monde change. L’Algérie devra bien suivre», estime-t-elle.

Il faut savoir toutefois que la religion de l’État algérien est l’Islam, une religion banissant l’homosexualité. Plusieurs versets du Coran y font allusion. « Allah dit : « {Et rappelle-leur} Lot, quand il dit à son peuple : « Vous livrez-vous à la turpitude (l’homosexualité) alors que vous voyez clair. Vous allez aux hommes au lieu des femmes pour assouvir vos désirs? Vous êtes plutôt un peuple ignorant. Puis son peuple n’eut que cette réponse : « Expulsez de votre cité la famille de Lot! Car ce sont des gens qui affectent la pureté. » [Sourate 27 – Versets 54,55 et 56] « Accomplissez-vous l’acte charnel avec les mâles de ce monde? Et délaissez-vous les épouses que votre Seigneur a créées pour vous ? Mais vous n’êtes que des gens transgresseurs. » [Sourate 26 – Versets 165-166] C’est pour cela qu’El Djazairia croit que les lesbiennes algériennes ne pourront se faire accepter qu’après l’instauration d’un état laïc. « C’est un combat à double tranchant », lance-t-elle. Ilhem constate cependant qu’un bon nombre de lesbiennes se disent musulmanes et appliquent certains préceptes de l’Islam, mais font la distinction entre leur orientation sexuelle et leur amour pour la religion. « Certaines d’entre elles sont même voilées », souligne-t-elle.

Ce « combat à double tranchant » est loin d’être gagné. Certains Algériens croient encore en 2012 qu’il n’y a ni lesbienne, ni gay dans leur pays. C’est entre autres le cas de Fatima, 55 ans. « L’homosexualité, ça n’existe pas en Algérie », s’exclame-t-elle après lui avoir demandé ce qu’elle pensait des articles 338 et 333 du Code pénal algérien. « Mais bien sûr que ça existe maman », a aussitôt rétorqué sa fille. « Il y avait des gays et des lesbiennes dans mon entourage au lycée. Toi tu crois qu’il n’y en a pas parce que tu ne les vois pas. Mais ça existe », insiste-t-elle de manière à lui faire prendre conscience que tous les Algériens ne sont pas hétérosexuels. L’âge n’est pourtant pas la raison de ce genre de pensée. Des jeunes comme Mouhamed, 22 ans, croient que l’homosexualité est une maladie. « Ils sont malades. Pas mentalement, mais il faut les soigner, leur faire comprendre que ce n’est pas normal. Si l’Islam est 100 % contre l’homosexualité et la transsexualité, c’est parce que cette religion fait tout pour que la famille soit protégée », explique-t-il.

Rencontres lesbiennes

Les lesbiennes algériennes ont plusieurs manières de se rencontrer. Que ce soit lors de soirées entre amis, dans les bars, sur des sites de rencontres ou sur les réseaux sociaux, par le bouche à oreille ou par le biais de présentations d’anciennes partenaires ou tout simplement par des rencontres hasardeuses, les occasions ne manquent pas. Mais aucun lieu spécifique ne permet aux  lesbiennes de se rencontrer. Yasmine habite Constantine et affirme qu’il n’y en a aucun. À Alger non plus, selon El Djazairia. Par contre, « il y a des endroits gayfriendly », spécifie-t-elle. Dans la capitale, « de nombreux gays et lesbiennes se retrouvent dans les boîtes de nuit comme le Pacha, le Star Studio et le Hilton », indique Ilhem. « Les milieux de la nuit sont en général plus tolérants aux différences », ajoute-t-elle. Pourtant, c’est sur le premier forum LGBT Algérien, le GLA (Gais & Lesbiennes Algériens), un forum qu’El Djazairia a elle-même créé en 2007, que la jeune femme a fait la connaissance de toutes ses anciennes copines. « Je l’ai conçu dans le but de réunir la communauté LGBT. Grâce à cet espace, on ne risque rien et on peut partager notre quotidien sans avoir cette peur d’être jugée ou d’être regardée comme une dérangée. C’est la solitude et le mal d’être qui m’ont poussée à le créer. Le GLA a d’ailleurs aidé plusieurs personnes à s’accepter », souligne El Djazairia. En ce qui concerne Yasmine, elle ne s’en tient ni aux sites de rencontres, ni aux boîtes de nuit pour rencontrer ses copines. « Soit je les rencontre par le biais de mes amies, soit c’est une copinerie qui tourne vers autre chose », soutient-elle.

Le rêve d’aller vivre ailleurs pour vivre pleinement et librement son homosexualité est présent dans l’esprit de plusieurs lesbiennes. Yasmine, par exemple, préfèrerait de loin vivre dans un pays où on ne fait pas de différence entre les homosexuels et les hétérosexuels. « Je pourrais habiter avec ma copine, on pourrait avoir des enfants et on ne nous agresserait pas. On serait des citoyens à part entière. Qui voudrait passer à côté de ça? », souligne-t-elle. Bien qu’elle ait conscience de tout ça, Ilhem n’envisage pas de quitter l’Algérie. « Je préférerais continuer à vivre dans mon pays tout en y évoluant. Mais pour être franche, lorsque j’essaie de me projeter dans un avenir proche, je sais qu’il me sera difficile d’envisager un futur où je pourrais avoir une relation de couple en bon et due forme avec une éventuelle partenaire », confirme-t-elle. C’est d’ailleurs pour ces raisons qu’El Djazairia croit que la plupart des homosexuels finissent par quitter leur pays pour un pays où être homosexuel n’est pas pénalisé par la loi, où il n’y a pas un risque constant d’être arrêté par les autorités, ni d’être rejeté par sa famille.

Le mariage

Avant que l’Algérie puisse marier deux personnes du même sexe, elle devra d’abord supprimer l’article 338 et 333 de son Code pénal. « C’est quasi inespéré, mais si on arrive à ce stade de maturité sociale et politique, je pense que plus aucun Algérien homosexuel ne voudra quitter son pays », avance Ilhem. Les homosexuels ne devraient tout simplement pas avoir moins de droits que les hétérosexuels, soutient Yasmine. « C’est pourquoi le mariage homosexuel devrait être reconnu dans chaque pays du monde », mentionne-t-elle. Et en ce qui concerne le droit des homosexuels d’adopter un enfant, autant Ilhem, El Djazairia que Yasmine l’envisage. « J’y ai droit en tant que femme célibataire ayant un certain âge et niveau social. Si jamais j’en ai l’occasion, je ne présenterai certainement pas les faits tels qu’ils sont, car il me sera impossible de vivre avec mon enfant et ma concubine en Algérie. Ma famille et surtout mon enfant seraient vulnérables à toute forme d’hostilité et de violence », affirme-t-elle. El Djazairia croit elle aussi que le processus d’adoption en Algérie est trop compliqué, mais qu’il s’agit d’un droit élémentaire pour toutes les femmes.

Considérée comme un péché par la religion, l’homosexualité féminine est à la fois niée et admise comme étant anormale. « L’homme se sent très souvent touché dans sa virilité face à une lesbienne et a pour réplique courante de vouloir la persuader avec ou sans violence de tester son orientation. L’homme imagine que si une femme est lesbienne, c’est dû à de mauvaises expériences hétérosexuelles et croit avec conviction qu’il peut réussir à lui faire changer de camp », explique Ilhem. En plus de la misogynie, une homophobie ambiante règne dans la société algérienne. Le mariage occupant une place très importante, il ne va pas sans dire qu’il devient inconcevable qu’une femme puisse partager sa vie avec une autre femme. Les lesbiennes gardent donc leurs relations amoureuses sous silence. Ces secrets bien gardés font toutefois en sorte que de plus en plus de lesbiennes algériennes se marient sous la pression de leurs parents, afin d’éviter le risque d’être rejeté par leur famille, leurs amis et leur société.

Et puisque le mariage est primordial en Algérie, cette pression familiale est très forte. Les parents n’envisagent aucunement que leurs enfants ne se marient pas, et ce, qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels. « Bon nombre de familles ayant eu vent de l’homosexualité de leur fille, s’ils ne l’ont pas renié, la marie de force », mentionne Ilhem. Ces mariages consistent en réalité à sauver les apparences. « Elles se marient avec un homme qu’elles ne désirent pas et qu’elles n’aiment pas juste pour entrer dans le moule de la société et ne pas être la honte de la famille. Elles sont contraintes à suivre un chemin conventionnel », précise Ilhem. Envisager de réelles perspectives de vie à deux avec une partenaire du même sexe devient ainsi impossible pour ces femmes. Et en plus de ne pas pouvoir vivre pleinement leur histoire d’amour, « elles doivent mettre leurs frustrations de côté », ajoute-t-elle. Cette vie qui n’est pas celle qu’elles auraient espérée, ni Ilhem, ni El Djazairia, ni Yasmine ne s’y plieront. « Je ne risque pas de me marier pour faire plaisir à mes parents », affirme cette dernière. « C’est antimilitant de faire ça, ajoute El Djazairia. Je ferai plutôt mon coming out. J’attends seulement d’avoir assez d’argent et de liberté. Peut-être que je le ferai à l’étranger, histoire de ne pas risquer ma peau », indique-t-elle. Ilhem, elle, est assez clair sur ce point : « Je me suis battue seule et me suis retrouvée livrée à moi-même très jeune dans une société machiste allant à l’encontre de mes préceptes et de mon mode de vie. Ce n’est certainement pas maintenant que je me courberai à une quelconque pression sociale et familiale », assure-t-elle.

Marie-Pier Boucher

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