Jeudi 6 mars. Le soleil rayonne sur Alger. Une brise marine agite les feuilles des arbres et souffle sur les visages des Algérois. Des visages crispés en dépit de cette atmosphère printanière qui, sous d’autres cieux, inspire la joie de vie et le bonheur.

Une atmosphère printanière qui a été gâchée par une forte pression policière. Des les premières heures de la matinée, les camions de polices des forces anti-émeutes ont «envahi» la Place Audin et la rue Didouche Mourad, la plus importante artère de la capitale algérienne. Des camions de polices stationnés devant la porte d’entrée de la Faculté Centrale et la Grande Poste donnent le ton et implantent un climat sécuritaire très tendu. Des centaines d’agents en uniforme, un nombre imprécis d’agents des Renseignements Généraux en civil dissimulés parmi la foule de passants, le dispositif sécuritaire déployé en dit long sur les intentions des autorités algériennes. Allergiques au moindre rassemblement, ces autorités ont donné un ordre simple, clair et net : interpeller et embarquer toute personne qui ose crier : «Non au 4e mandat, non au général Toufik».

Des arrestations, des claques et des coups 

Et à 11 H lorsque les premiers manifestants et membres du mouvement «Barakat !» font irruption devant la Faculté Centrale, les policiers interviennent rapidement et violemment. Pas de place à la négociation. Aucune tolérance. Le premier camion de police est mobilisé. Une  première arrestation, une deuxième, une troisième et ainsi va la vie. La répression routinière est de retour. Les pancartes sont violemment détruites. Les affiches arrachées rudement. Aucun symbole d’une quelconque contestation pacifique n’est accepté. Au début, face à la résistance des manifestants, certains policiers perdent leur sang froid et donnent des claques et des coups. «Yawahed Ettahane (espèce de salaud), viens avec moi et montre ton courage», s’écrie un policier face à un jeune manifestant étouffé et encerclé par trois autres policiers.  Le public qui assiste à ces scènes est choqué et indigné. Les passants sortent de leur réserve et s’interposent. Un jeune homme  d’une vingtaine d’années habillé en survêtement de sport dénonce ce comportement violent et fait la remarque à un policier. Un accrochage éclate et des policiers s’en prennent à lui.

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La police a procédé à une cinquantaine d’arrestations ce matin / algerie-focus.com

Il est rapidement cerné et embarqué. La tâche ne fut guère facile pour les policiers. Costaud, le jeune résiste aux assauts des policiers. De l’autre côte de la rue, en face du siège de l’Arabe Gulf Bank de l’avenue Didouche, les journalistes tentent d’interroger un groupe de militants qui lancent des cris enragés : «A bas la Hogra», «L’Algérie Libre et démocratique», «Manifestation pacifique». A peine le temps d’entonner ces slogans et voici les forces de l’ordre en train de bousculer toute la foule pour les cueillir. Même les journalistes passent à la trappe. Un technicien d’Ennahar TV, la chaîne de télévision privée, est embarqué. Son collègue rouspète. Le policier le traite de voyou et lui promet, néanmoins, de relâcher son collègue dans un moment. Sur le trottoir gauche, à quelques mètres de la faculté centrale, une journaliste tonne et crie sa colère. «Laissez nous travailler bande de brutes. Pourquoi toute cette agressivité ?», lance-t-elle. A ses côtés, une femme âgée est gentiment arrêtée. Ce qui ne l’empêche pas de crier «On ne veut ni de Bouteflika ni de Toufik».

Pour calmer les ardeurs des policiers et éviter le moindre dérapage, leurs supérieurs hiérarchiques interviennent sur le terrain et contrôlent les arrestations. Ils donnent des ordres et observent le moindre mouvement. Ce jeudi-là, les policières ont été particulièrement actives. Derrière leurs longues chevelures, leurs lèvres vermeilles et leurs corps bien sculptés, se cachent de véritables tigresses. L’agressivité est au rendez-vous et quelques journalistes femmes en ont fait les frais.

« Nous sommes des Algériens comme vous. Mais Allah Ghaleb ! »

A 12 H, on comptait déjà plus d’une quarantaine d’arrestations. Maintenant au tour des passants. A chaque témoignage accordé aux télévisions nationales indépendantes, ces citoyens sont interpellés et conduits aux camions de police. «Circulez, circulez, on ne veut voir personne», hurlent les policiers aux journalistes, passants, badauds. «Nous ne sommes pas des terroristes. Nous sommes des citoyens», répond une jeune femme enveloppée par le drapeau algérien. Elle ne fut pas inquiétée parce que les policières ont reçu l’ordre d’embarquer Hadda Hazem, la directrice du quotidien arabophone El Fedjr, qui est venue manifester sa solidarité avec les membres du mouvement «Barakat!», les initiateurs de ce deuxième rassemblement contre le 4e mandat et le totalitarisme du régime algérien.

Un totalitarisme que condamnent aussi les policiers en civil et agents des RG ! «Vous croyez quoi ? Nous sommes des Algériens comme vous. Wellah, nous sommes d’accord avec la démocratie, l’ouverture et la fin de la corruption. Mais que voulez-vous qu’on fasse. On a reçu des ordres stricts. Nous faisons notre travail. Allah Ghaleb !», nous confient trois d’entre eux dépités et désappointés.

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/ algerie-focus.com

A 12 H 30, le nombre des arrestations a dépassé facilement la cinquantaine. Les policiers dispersent les derniers récalcitrants et tentent d’expliquer clairement les enjeux de l’ «ordre public» à certains jeunes qui continuent à crier «Barakat, Barakat». Petit à petit, la circulation automobile regagne son rythme et certains automobilistes joignent les klaxons aux cris des manifestants en guise de solidarité. Cette deuxième manifestation en faveur de la démocratie et contre le 4e mandat de Bouteflika a encore une fois créé un «buzz médiatique».

 

 

Alger a une nouvelle fois été secouée. Les policiers ont été mobilisés en grande nombre pour étouffer un cri de liberté. Mais jusqu’à quand vont-ils réussir à le faire ?

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