« S’ils anéantissent tant et tant d’étoiles, le ciel, lui, ne s’anéantit pas. » Matoub Lounes

« Le silence c’est la mort, et toi, si tu te tais, tu meurs et si tu parles, tu meurs. Alors dis et meurs ». Incroyablement rigoureuse par sa morale, cette phrase de  Tahar Djaout nous transmet l’attachement aux idéaux qui ont nourrit sa vie, son expérience et son œuvre; Des idéaux de liberté, de tolérance et d’invitation à la culture, à l’art et à l’esthétique. 

Djaout voit le jour un certain 11 Janvier 1953 à Oulkhou, une localité d’Azzefoun en Kabylie. Brillant étudiant, il obtient une licence de mathématiques à la faculté d’Alger puis un DEA en sciences de l’information et de la communication à Paris II. Il sera emporté tragiquement par le vent d’obscurantisme religieux qui priva l’Algérie de nombreux et talentueux journalistes, intellectuels et artistes. Le 26  Mai  1993, le génie, le regretté Tahar Djaout tombe dans un guet apens orchestré par le FIS à Bainem. L’inhumation du journaliste rassemblera sa famille, ses amis et ses camarades dans son village natale, le 4 Juin.

Tahar Djaout est un personnage indispensable dans la vie culturelle, littéraire et politique en Algérie. Très tôt, le poète se lance dans l’écriture. A l’âge de dix sept ans, sa nouvelle « Les insoumis » est distinguée par la Revue Afric-Asia. Il publie un premier recueil de poèmes « Solstice Barbelé«  en 1970.

Par la force des choses, Tahar Djaout est néanmoins connu sur la scène littéraire par ses œuvres romanesques. Son premier roman « L’exproprié » est publié chez la SNED en 1981. Nourrit d’un style surréaliste, l’écriture est éclatée, composée de longues phrases sans ponctuations et entrecoupée de blancs. Il n’y aucune structure classique dans ce roman, le délire de l’écriture et le souci d’esthétique priment. « Je me considère avant tout comme quelqu’un qui fait un travail sur l’écriture. C’est un travail de déconstruction d’un certain univers qui était déjà entamée dans mes poèmes. »  déclare Tahar Djaout à Marc Gontard lors d’un séjour à Rennes.

Avec son deuxième roman, « Les chercheurs d’os » paru au Edition du Seuil en 1984, le journaliste passe du style surréaliste de « L’Exproprié » à un style plus formel, plus « logique » avec une structure romanesque bien établit. C’est l’histoire des villageois d’Oulkhou qui décident de récupérer les os de leurs martyrs, morts durant la guerre de libération. C’est avec un regard, une interrogation sur la société algérienne post-coloniale ou les idéaux ont été trahis que Tahar Djaout nous plongent dans cette œuvre. A travers le regard de l’enfant, l’auteur nous invite à découvrir cette Algérie sous couvert d’héroïsme factice,où l’octroiement de passe-droits et des avantages se font de manières naturelles. L’innocence de l’enfant démystifie l’hypocrisie des survivants qui vivent sur les privilèges de ceux qui sont morts. Tahar Djaout nous convie aussi à la romance de sa propre enfance, thème récurent dans l’œuvre de Tahar Djaout. Il écrit à propos d’Oulkhou : « Au détour du dernier virage, l’horizon se déchirait sur la mer. La route descendait encore un peu, ombragée d’aulnes et de cyprès, puis s’élançait, rectiligne, parallèle à la mer toute proche dont on entendait les halètements. »

Il poursuit l’aventure littéraire par la publication de son roman « Les vigiles » chez les Editions du Seuil en 1991. Tahar Djaout nous plonge cette fois-ci dans la situation kafkaïenne de l’Algérie, créée par les libérateurs d’hier.  Il dénonce  la volonté de ces hommes « qui veulent s’accaparer les richesses et l’avenir du pays qu’ils ont libérés ».  C’est l’histoire de Mahfoudh Lémdjad, professeur de physique, qui invente une machine à tisser pour ressusciter les gestes de nos grands-mères. Rapidement la bureaucratie, le trafic d’influence et le népotisme se mettent en travers de la route du personnage. Il écrit  » Vous êtes à la merci d’un obscur flic qui a la malveillance de vous introduire dans un fichier ou vous risquez de demeurer toute votre vie« . Il remet aussi en question la « mode » de cette nouvelle génération qui ramène chaque sujet au débat de la foi, de la religion. Ce livre est comme une prémonition de la tournure de l’Algérie au début des années 90 avec l’intégrisme religieux et le terrorisme islamiste.

La mort brutale de Tahar Djaout a été vécu par l’ensemble de la classe littéraire comme une injustice et une privation d’un grand écrivain. « L’homme a été cisaillé comme une fleur en pleine croissance. Il avait encore tant de choses à dire et à écrire » nous rapporte Rachid Hammoudi dans son livre, Tahar Djaout, Un talent Cisaillé.

« L’écrivain derrière le journaliste »

Le souvenir de Tahar Djaout est mêlé de façon importante avec le journalisme. En effet, il est aussi connu et reconnu par son talent de reporter et de critique littéraire.

Il intègre la rédaction d’El Moujahid  en 1976 en tant que pigiste et collabore régulièrement à El Moujahid Culturel. Il consacre son premier article à Mohamed Kheir-Eddine, poète marocain qui venait de publier « Ce Maroc » qui inspira de façon remarquable le premier roman du journaliste. L’intronisation de Redha Malek en tant que ministre de la culture et de l’information change la configuration du journal. En effet, El Moujahid Culturel cesse de paraitre en Juin 1977.

Il signe des articles et des critiques chez Algérie-Actualité pendant longtemps, après la disparition d’El Moujahid Culturel. Rédigeant une chronique sur Azzefoun, sa ville natale, il écrit: « La région d’Azzefoun était jusque-là l’un des derniers bastions ou la poésie de la vie et sa misère intenable vivaient en bonne harmonie ».

Il consacre, jusqu’à son obtention d’une bourse à Paris II en 1984, des critiques sur des romanciers et des poètes mais aussi couvre des événements littéraires. A la journée d’études sur Mouloud Feraoun à Oran, il couvre l’événement pour Algérie-Actualité. Il fait la rencontre d’Emmanuel Roblès qui lui apporte une grande aide en vue de la publication de ses romans chez les Editions du Seuil.

Les années 90 sont synonymes d’intégrisme et d’islamisme politique en Algérie. Tahar Djaout, lui ne rechigne pas devant l’obstacle intégriste et met à contribution ses talents de polémiste pour combattre l’islam politique. Dorénavant, il se penchera de plus en plus sur des éditoriaux et des chroniques politiques. Doté d’une franchise remarquable, il prend conscience très tôt du péril islamiste, théocratique et du retour de l’Algérie à l’ère du moyen âge. Il note,  suite à un meeting du FIS au stade du 5 Juillet où grâce à un laser on inscrit le nom d’Allah dans le ciel,  « A l’ère des navettes spatiales, des algériens entrent en transes ou tombent dans les pommes en regardant le ciel. Ils revivent l’âge et les émois de l’homme primitif. »

Tahar Djaout était un farouche opposant à l’islam politique et croyait dur comme fer à l’avènement d’une société démocratique et laïque. « On ne codifie pas la foi des gens de façon constitutionnelle mais on codifie les devoirs et droits qui font d’eux des citoyens » déclare dans l’un de ses éditoriaux.

Dans un contexte politique extrêmement dangereux, Tahar Djaout ne se contente plus de présenter des œuvres littéraires. Il prend position de façon très claire et très tranchée. Refusant la théocratie du FIS et son géniteur le FLN avec sa dictature, il s’attendait à des répercussions violentes de la part des intégristes. Néanmoins, il prenait aucune précaution malgré de nombreuses menaces.

L’homme qui signa son dernier éditorial de cette façon :« Le silence c’est la mort, et toi, si tu te tais, tu meurs et si tu parles, tu meurs. Alors dis et meurs » trouve la mort un certain 3 Juin 1993 dans son lit d’hôpital.

Aujourd’hui, nous rendons hommage à l’un des plus grands hommes, l’un des plus grands écrivains qu’à connu l’Algérie. Romancier, critique littéraire et éditorialiste politique ; il ne se rechigna devant aucune tâche pour améliorer le sort de ses compatriotes dans la lutte pour la démocratie et la justice sociale. Le meilleur hommage que l’on puisse lui rendre est de nous venger en s’inspirant de son sublime exemple.

Camil ANTRI-BOUZAR.