Jamais depuis l’indépendance le secteur de l’éducation n’aura vécu une telle crise. De réforme en réforme, de décision en décision, de ministre en ministre, l’enseignant algérien obéit à une tutelle qui ne l’a jamais fait participer à une politique éducative qu’il savait pourtant, lui, vouée à l’échec.

L’enseignant a toujours été traîné dans la boue, accusé de tous les maux de la société et de tous les problèmes de l’éducation en Algérie. La réalité est que plus de 40% des enseignants en activité aujourd’hui ont commencé le métier vers le milieu des années 1980. C’est-à-dire que le plus jeune a 30 ans d’expérience, usé par tant de bricolage. C’est à partir de ces années-là que l’ENS a commencé à diminuer ses effectifs, surtout dans les matières scientifiques, et que les privilèges de logement et de salaire ont cessé avec l’établissement de la SGT, qui a appauvri l’enseignant en le ridiculisant à travers une politique qui ne croyait pas suffisamment dans l’humain.

Le métier d’enseignant n’attirait plus personne par conviction, juste des jeunes diplômés au chômage sans autre choix. L’enseignant avait été relégué au bas de l’échelle et était devenu la risée de la société, lorsqu’a débuté la décennie noire et que les islamistes ont lancé une fatwa à son encontre. Plusieurs de ces valeureux enseignants ont été assassinés, comme ce fut le cas des innocentes de Sfisef. Mortes sur le chemin de leur travail. Elles sont aujourd’hui oubliées, comme plusieurs milliers d’autres inconnus.

Même après cette traversée du désert, la société s’est montrée ingrate vis-à-vis de tout le corps enseignant. Mais, jusqu’à ce jour, l’enseignant n’a rien demandé en retour, uniquement le respect. Lorsqu’il s’est soulevé en 2003, c’est simplement pour dénoncer l’injustice du nouveau statut du corps enseignant. Ce dernier était divisé en trois catégories : ceux qui avaient moins de 10 ans d’ancienneté, ceux qui en avaient moins de vingt, et les autres, dont la majorité était en fin de carrière. Un autre volet ajoutait encore une injuste distinction entre les grades, ingrate envers les ptlts et les enseignants du secondaire non licenciés.

Le combat continue. Aujourd’hui, plusieurs milliers d’enseignants n’en peuvent plus et veulent vivre au moins quelques années de leur retraite en bonne santé. Or leur autorité de tutelle veut les tenir jusqu’au cimetière. Pourquoi cela ? Le manque de postes dans le secondaire dépasse actuellement les 20 000 et les départs en retraite ne sont pas remplacés. Le ministère se trouve pris au piège de sa politique. Pour s’en sortir, il doit faire appel à de jeunes enseignants sans aucune formation pédagogique, non spécialisés dans leur matière, sous-payés et recrutés en tant que vacataire ou contractuel. La fuite en avant se poursuit et plusieurs générations devront payer.

D’autres proviseurs, de peur de ne pas trouver des enseignants dans certaines matières, sont obligés de surcharger les classes et voient les potentialités de leurs établissements grandement diminuées. Les enseignants qui ont aujourd’hui plus de 30 ans d’expérience veulent quitter l’éducation. Ils n’ont rien à attendre du Ministère de l’Education Nationale ni de la société, ni même de leurs élèves. Encore moins des parents, et c’est malheureux.

Les autorités de tutelle doivent susciter plus de vocations si elles souhaitent conserver des cadres algériens, car dans deux ans 50% de leur effectif enseignant aura au moins 60 ans ou 32 ans de travail au compteur. Elles doivent revoir leur politique et trouver les solutions à cette crise, en collaboration avec le personnel sur le terrain. L’école publique est une nouvelle fois mise à l’épreuve. Notre devoir à tous, société civile, journalistes, élèves, parents d’élèves, ministère, syndicats et enseignants, est de la sauver en agissant tous ensemble. Des décisions courageuses doivent être prises : arrêtons de faire du populisme dans des objectifs politiques. Faisons barrage aux enseignants, syndicalistes et politiciens opportunistes. Il en va de l’avenir de plusieurs générations et du destin de l’Algérie. Et cela n’a pas de prix.

Hakem Bachir est professeur de mathématique au lycée Colonel Lotfi d’Oran.