Les cours du marché pétrolier mondial ont beau connaître un léger rebond en ce mois de février, l’Algérie n’a plus le temps d’attendre. C’est le message que veut passer le collectif NABNI. Dans un discours à la fois alarmiste et offensif, les experts du think tank algérien ont dévoilé ce dimanche les grandes lignes de leur Plan d’urgence pour bâtir, dès à présent, l’Algérie de 2030.

L’histoire se répétera-t-elle ? En 1985, souvenons-nous, le contre-choc pétrolier international porte un coup dur à l’économie rentière algérienne. Dans l’urgence, les dirigeants aux manettes à l’époque préfèrent adopter une série de mesurettes d’austérité plutôt que des réformes structurelles. L’investissement public est ainsi stoppé net tandis que les politiques socialistes, favorisant notamment la consommation des ménages, sont financées par des chèques en bois.

Trente ans plus tard, l’Algérie est confrontée à une crise pétrolière équivalente, à la différence près que, cette fois, les caisses sont pleines. Au cours des 7 mois écoulés, le baril de pétrole a vu ses prix diviser par deux. Fin décembre, le gouvernement de Abdelmalek Sellal sort enfin de son inertie pour … adopter les vieux réflexes de ses prédécesseurs. En accord avec le président Abdelaziz Bouteflika, fantomatique depuis son élection à un 4è mandat consécutif, le Premier ministre gèle une partie des investissements publics, notamment dans le secteur des transports (routes, métro, tramway etc.) mais ne touche pas à la politique de subvention budgétivore, décriée par les instances internationales. Avec son confortable matelas de presque 200 milliards de dollars de réserves de changes, les dirigeants pensent pouvoir continuer à dilapider la rente pétrolière pendant au moins 3 ans avant de sentir les effets de la récession.

Urgence

Mais, en réalité, le pays n’a pas le luxe de s’offrir un tel délai, étant donné le train de dépenses étatiques et les fluctuations sur le marché pétrolier mondial, avertit le groupe de réflexion NABNI (Notre Algérie Bâtie sur de Nouvelles Idées). En un mot : il y a urgence. Urgence à regarder plus loin que le bout de son nez, urgence à arrêter de penser la politique sur le court-terme, à cesser de retarder les réformes de fond et se limiter à réduire les dépenses. Telle est la philosophie que NABNI tente d’insuffler depuis sa fondation en 2012.

Ce réseau d’experts algériens a présenté ce dimanche 22 février à Alger sa feuille de route pour l’année 2015. Il invite les différents pans de la société algérienne, de la fonction publique au monde universitaire,  en passant par les entreprises privées ainsi que le milieu associatif, à réfléchir à un Plan d’urgence, virages, gouvernance afin de commencer à construire « l’Algérie rêvée à 2030 ». Le « modèle économique et social » actuel de l’Algérie, « basé sur des recettes hydrocarbures incertaines et volatiles » est « insoutenable », affirme NABNI, dans un document distribué à l’issue de la conférence, « Iceberg en vue ! L’urgence n’est pas de freiner mais d’engager de longs virages », reprenant la métaphore, déjà empruntée, du Titanic. Ce Plan d’urgence 2015-2017 comprendra l’ensemble des « réformes profondes, certaines pénibles à court terme, mais indispensables » que le pays doit faire appliquer d’ici les 15 prochaines années, détaille le document.

Crise endémique

L’enjeu est clairement identifié : « changer de paradigme, » en sortant l’Algérie du modèle d’économie rentière pour « produire de la richesse autrement que par les hydrocarbures », avance Lies Kerrar, membre de NABNI, durant la conférence. Et le moment est plus qu’opportun puisque la dernière crise pétrolière en date n’a rien d' »exceptionnel », estime Mourad Preure, consultant en énergie, invité par le think tank ce dimanche. « Le marché pétrolier mondial connaît une évolution cyclique. Or, ces cycles se raccourcissent car le marché pétrolier est désormais relié aux marchés financiers mondiaux », analyse-t-il. Dans ce contexte, l’Algérie ne doit pas courber l’échine et subir la crise mais agir de façon offensive dès maintenant, préconise Mourad Preure, qui considère que c’est le bon moment pour la Sonatrach d’acquérir des entreprises innovantes ou en difficultés et d’acheter des brevet. A ses côtés, Mabrouk Aïb, expert en énergie, acquiesce. « Même si la production se stabilise et que le prix du baril du pétrole reste à 100 dollars, le choc et la réduction des exportations d’hydrocarbures sont inévitables car la consommation locale ne cesse d’augmenter. Ce qui est en réalité plus préoccupant que la baisse des prix sur les marchés pétroliers internationaux à court ou moyen terme, c’est la difficulté pour la Sonatrach de maintenir son niveau de production ».

Des zones franches en Algérie…

Comment concrètement « changer de paradigme », comme le préconise le collectif NABNI, dans une économie ankylosée, dont la seule richesse exploitée est celle provenant de ses sous-sols – aujourd’hui et depuis 50 ans les réserves pétrolières, demain peut-être le gaz de schiste ? Pour « encourager la production locale », le think tank algérien défend deux « mesures d’urgence ». D’une part, l’établissement de « zones », voire de « zones franches », pilotées par ses « propres institutions », suggère Lies Kerrar, expert financier et président du cabinet Humilis, citant l’exemple de la la ville portuaire de Shenzen en Chine. Ces « zones » permettront de créer sans trop tarder de la richesse, le temps que la mastodonte bureaucratique algérienne soit réformée, explique Lies Kerrar.

… une fiscalité foncière aussi 

D’autre part, instaurer enfin une « fiscalité foncière » en Algérie, en mettant d’abord en ligne un « registre indépendant des transactions foncières » opérées dans le pays. Ce n’est un secret pour personne, le foncier a atteint des prix exorbitants ces dernières années, à tel point que, selon les chiffres cités par Lies Kerrar, le prix du mètre carré à Blida est en moyenne supérieur à celui pratiqué au Japon ! « Le marché de l’immobilier algérien n’est plus conduit par la règle de l’offre et de la demande. C’est devenu un produit de placement étant donné qu’il y a peu d’opportunités d’investissement dans le pays » et ce d’autant plus qu’il n’y a aucun coût à détenir un bien immobilier en Algérie, fait-il remarquer.

Mais le Plan d’urgence de NABNI aboutira à condition que « l’état d’esprit » lui-même change et que les autorités nationales insufflent une « nouvelle dynamique », met en garde le collectif. Autrement dit, les pouvoirs publics doivent manifester par de petits « signaux » lancés à la population sa volonté de mettre en oeuvre de réelles réformes de fond, précise l’économiste Zoubir Benhamouche, lors de son intervention. Or, jusqu’à présent, aucun signal de ce genre n’a encore été envoyé…

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