Le débat qui a lieu en Algérie depuis quelques semaines au sujet de l’enseignement de la langue arabe doit nous alerter tous et particulièrement les enseignants, les parents d’élèves et les responsables à tous les niveaux.

Il faut tirer les leçons de nos échecs, sachant que le plus grave et le plus impardonnable reste celui de l’éducation. Plus de cinquante ans après l’indépendance, le niveau général est tout simplement lamentable. L’échec en la matière s’identifie à un crime car il sacrifie des générations entières, et à terme le pays lui-même.

Les raisons de cette catastrophe sont claires : l’absence de vison politique, le désintéressement de nos gouvernants et la faiblesse de leur propre niveau. Tous les dirigeants qui se sont succédés et qui n’ont jamais eu la chance d’accéder à l’enseignement supérieur pour des raisons historiques évidentes, s’étaient donné le même conseil : ne jamais s’entourer de plus qualifié que soi, assujettir les compétences, diaboliser les ambitions fussent-elles légitimes et marginaliser par tous les moyens les élites qui ont échappé à leurs vigilances. Et pour verrouiller l’ensemble, appliquer le même remède à l’Assemblée Nationale et au Sénat, conçus comme chambres d’enregistrement et d’allégeance plutôt que comme lieu de débats et d’élaboration de la loi. Cela aboutît forcément au désastre actuel : un désert culturel, une éducation au rabais et la fuite des élites vers d’autres horizons.

Personne ne s’en étonne et pour peu qu’on s’en offusque on est aussitôt soupçonné de traîtrise ou accusé de défaitiste. Telle est l’ambiance aujourd’hui avec la résurgence du débat sur l’enseignement, plus marqué par les invectives et les insultes que par la richesse des propositions et la pertinence de l’argumentation.

Cela revient au fait que nous n’avons pas été formés dans la tradition du débat. On nous a appris à confondre  débat et pugilat, adversaire et ennemi car il faut toujours nous a-t-on dit, un vainqueur et un vaincu.

Autrement dit, soit, on défend la langue arabe et on est islamo-conservateur. Soit on ne la défend pas et on est  séparatiste, collabo et parti de l’Etranger. Donc pas d’espace pour le débat d’idées ni pour l’ouverture d’esprit. Incompréhensible et inadmissible !

Je peux être arabisant et nourri d’une grande civilisation, musulman et adepte d’une religion du juste milieu et de la tolérance, sans être ni conservateur ni passéiste, ni bâassiste, ni fondamentaliste, ni salafiste, ni rétrograde.

Je peux être ouvert aux autres cultures, aux autres civilisations, passionné par la sauvegarde et la mise en valeurs de nos traditions et de notre diversité culturelle sans pour autant être accusé de séparatiste, de régionaliste, de nostalgique de la colonisation ni de militant du « parti de l’Etranger ».

En définitive je peux être tel Janus, une face tournée vers le passé et l’autre vers l’avenir. Mieux connaître mon passé pour mieux aborder l’avenir. Le conflit disparaitrait alors au profit de l’harmonie et de l’espérance.

Il n’y rien d’idyllique, ni d’utopique dans cette approche du présent. C’est la voie choisie par toutes les nations qui ont opté pour le progrès et la modernité. Certes, ce choix ne prémunit en rien contre toutes sortes de difficultés à commencer par le danger d’une opposition systématique et l’instrumentalisation du mécontentement populaire.

En effet, on peut au prétexte de choix démocratique, de défense de l’égalité des sexes et de la liberté d’expression, détourner la cause qu’on défend, servir d’autres intérêts, souvent antagoniques, consciemment ou non. On l’a vu en France à l’occasion du débat sur la laïcité quand on s’est aperçu que ses plus farouches défenseurs étaient tous simplement les militants de l’Extrême-Droite qui avaient profité de l’aubaine pour mener une véritable campagne contre l’islam et l’immigration. Il ne serait pas saugrenu d’imaginer que parmi les défenseurs de l’arabe à tous crins, s’agitent les faux-nez de Daesch ou des Salafistes et qu’on trouve parmi les défenseurs de la laïcité et de l’ouverture, des agitateurs au service d’intérêts inavoués et moins oecuméniques qu’ils ne le disent.

De même qu’on peut pour des raisons prétendument religieuses et au service d’un Islam très particulier, confondre la sacralité d’un texte et la langue dans laquelle il a été révélé. La langue arabe est au service du Coran et non l’inverse. Faut-il rappeler que Les 4/5èmes des musulmans dans le monde ne sont pas arabes et que les plus grands exégètes du Coran et les islamologues les plus réputés ne le sont pas non plus?

Derrière le prétexte de la défense de la langue arabe contre ses détracteurs, qui lui imputent à tort le retard des pays arabo-musulmans, se cache en réalité une véritable mystification. Car ce sont ces mêmes procureurs qui auraient du utiliser les moyens colossaux dont ils disposent pour éduquer leurs peuples et les faire sortir de cette léthargie qui les frappe depuis des siècles.

Chez nous, depuis que le pays a recouvré son indépendance, il n’a eu de cesse de rechercher ses racines, ses traditions et son histoire. Mais il l’a fait de manière épisodique, désordonnée et irrationnelle. Certes l’arabe est notre langue et notre civilisation et l’islam malékite est notre religion. Mais nous sommes berbères aussi et fiers de nos origines, tout comme nous devons nous enrichir d’autres langues et d’autres civilisations et préserver cette diversité-richesse. Notre faute impardonnable c’est de n’avoir rien fait pour dresser l’inventaire de nos traditions et enseigner notre véritable histoire à nos enfants. C’est de là que sont nées nos immenses lacunes et l’insolente assurance que chacun de nous arbore dans son pré carré, croyant détenir La vérité.

Il faut faire savoir à nos enfants – en attendant que les historiens fassent leur travail – qu’il nous fallait dans l’urgence au lendemain de l’indépendance, apprendre ou réapprendre l’arabe, mais qu’au lieu de le faire à la lumière de la modernité, nous avions choisi la paresse et la facilité. Et c’est là que deux grosses erreurs ont été commises : On a opté pour l’enseignement d’un Arabe « d’occasion » et l’abandon du Français, « langue de la colonisation ». Dans les deux cas, on a choisi de casser le thermomètre pour faire baisser la température.

Confier l’enseignement de l’arabe à la confrérie des coiffeurs et des chauffeurs de taxi du Caire et de Damas, ne remet pas en question le choix d’une civilisation mais donne des indications précises sur le niveau des responsables qui ont fait ce choix. Nos dirigeants, à l’époque avaient confondu vitesse et précipitation et refusé obstinément de tirer les leçons des échecs ou des réussites des pays arabes nouvellement indépendants. De mauvais génies ou de tristes démagogues leur avaient conseillé d’abandonner le Français pour parachever la libération du joug colonial. En voulant faire plus propre, ils ont jeté le bébé avec l’eau du bain.

Le résultat est suffisamment désastreux et l’avenir suffisamment sombre pour ne pas rajouter à la misère intellectuelle qui gagne chaque jour un peu plus de terrain.

Alors, dire que cette querelle entre les uns et les autres ne peut qu’aggraver encore plus l’incompréhension entre nous et détourner notre attention de l’intérêt général ; dire cela, semble tellement évident qu’il serait ridicule d’appeler les uns et les autres à plus de retenue et à plus de responsabilité. Cela va tellement de soi, si tant est qu’on veuille exclusivement le bien du Pays et rien d’autre.

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