Par : Y. Mérabet*

La mer Caspienne pourrait devenir le prochain lieu de conflits internationaux. Une enclave au milieu de l’Asie centrale, oubliée de tous jusqu’à la fin de la guerre froide et de l’éclatement de l’ex-Union Soviétique. La récente découverte de gisements d’hydrocarbures et l’apparition de trois autres pays frontaliers en font une zone névralgique à intérêts tous azimuts.

La mer Caspienne

Située au sud du Caucase et au nord de l’Iran, la Caspienne, qui est la plus grande mer fermée du monde avec une superficie d’environ 374.000 km2, occupe une dépression de 1.000 km de long dans laquelle se déversent de grands fleuves comme la Volga et l’Oural. Elle dispose de ressources offshores en hydrocarbures qui, selon les dernières estimations, la situeraient derrière le Golfe persique et à égalité avec la mer du Nord, et est également réputée comme la principale zone de production mondiale de caviar. Jusqu’en 1991, l’URSS et l’Iran détenaient la majeure partie de ces richesses.

Depuis la disparition de l’Union soviétique, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan et le Turkménistan prétendent à une part des ressources énergétiques dont l’exploitation est confrontée à un double problème: le partage entre pays riverains, ce qui implique un nouveau statut de la mer Caspienne, et l’acheminement des hydrocarbures depuis une zone particulièrement enclavée, nécessitant de coûteuses infrastructures de transport. Malgré leur importance relative, les réserves en hydrocarbures de la mer Caspienne pourraient contribuer à répondre à la croissance des besoins mondiaux en énergie dans les dix ans à venir. La région de la mer Caspienne contiendrait entre 6% et 10% des réserves mondiales de gaz naturel.

L’Iran, l’entrave de l’enjeu

L’intérêt principal américain dans cette histoire est de diversifier ses approvisionnements en énergie afin d’avoir une alternative face aux pays de l’OPEP et de maîtriser les véhémences énergétiques chinoises sur les richesses de mer Caspienne. Dans le transport de ces matières premières qui ne se feront que par pipeline, les Etats-Unis sont confrontés au grave dilemme de passer par l’Iran, considéré comme une entrave pour l’économie américaine et dont la loi d’Amato (1996) prévoit de ne pas investir plus de 40 millions de dollars dans les hydrocarbures, autant dire rien du tout. Passage obligé des approvisionnements européens, mais aussi américains, en effet, traverser l’Iran reviendrait à réduire les coûts d’acheminement de manière drastique. Détourner l’Iran en passant par l’Afghanistan, c’est enliser le monde dans une guerre infernale et accentuer la crise économique mondiale. Le statut juridique de la Caspienne est un grave sujet de discorde entre les pays riverains, sur la question de savoir s’il s’agit d’une mer ou d’un lac. En effet, en droit international, l’utilisation des ressources d’un lac ne peut se décider qu’à l’unanimité des pays riverains, alors que chaque Etat riverain se voit attribuer des zones dont il est libre d’exploiter les ressources à sa convenance dans le cas d’une mer. De plus, s’il s’agit d’un lac, les richesses offshores sont réparties en cinq parts égales, alors que s’il s’agit d’une mer les eaux territoriales ne dépassent pas 12 miles, soit un peu plus de 22 km.

Lors du 2ème sommet des pays de la mer Caspienne, à Téhéran, les chefs d’Etat des cinq pays riverains de la Caspienne
Azerbaïdjan, Iran, Kazakhstan, Turkménistan, Russie- tentent de trouver un accord sur leurs frontières maritimes. L’Iran et le Turkménistan sont opposés à une attribution des eaux en fonction de la longueur des côtes, qui les désavantagent, et optent pour un partage de la mer en cinq parties égales. L’Azerbaïdjan et le Kazakhstan, qui possèdent, pour leur part, de longues côtes, refusent cette option. Ce sommet a été marqué par la présence, en Iran, du président russe Vladimir Poutine, 32 ans après celle de son prédécesseur, Léonid Brejnev, alors président de l’Union soviétique. La déclaration finale apporte un soutien implicite au programme nucléaire iranien et engage les participants à ne pas autoriser l’utilisation de leur territoire par un tiers, pour une agression contre l’un d’entre eux. La mer Caspienne est apparue, au cours de la dernière décennie, comme l’une des zones du globe les plus prometteuses en termes d’investissements et de développement pétroliers.

Cette mer intérieure, fortement enclavée, est le centre d’une très forte concurrence internationale tant pour le développement des gisements offshore que pour la maîtrise des voies d’accès à ces nouvelles ressources. Malgré leur importance relative, les réserves en hydrocarbures de la mer Caspienne pourraient contribuer à répondre à la croissance des besoins mondiaux en énergie dans les dix ans à venir.

Statut de la mer Caspienne

Les pays voisins de la Caspienne militent avec fraternité pour un statut correspondant le mieux à leurs intérêts du moment qui évoluent avec la localisation de nouveaux gisements. Qu’importe son appellation mer Caspienne ou lac Caspien.

-Si l’étendue d’eau est considérée comme une mer, alors, selon le droit maritime international, les ressources énergétiques doivent être mises en commun par les pays frontaliers. Ce statut arrange donc grandement les affaires russes pour qui le pétrole est la principale source de revenus (70% des recettes fiscales) et iraniennes qui restent une des voies privilégiés du passage des oléoducs.

– Si la Caspienne est considérée comme un lac, alors chacun des pays reçoit son lopin de propriété mais, manque de chance pour la Russie, la maigre partie attribuée dans ce cas serait vide de tout gisement. Cette codification juridique avantage évidemment les intérêts des trois pays déjà cités mais également des Etats-Unis pour qui ce bassin énergétique reste la dernière zone encore vierge que convoitent les Américains.

Les principaux acteurs

-1- La Russie, avec 5% des réserves mondiales de pétrole, dont les deux tiers des réserves se trouvent en Sibérie et l’autre partie dans la région de la Volga, maîtrise la technologie nécessaire au transport d’hydrocarbures. Son principal soucis, c’est de sécuriser les acheminements pétroliers et gaziers vers l’Europe, d’où le rôle central de la Géorgie par laquelle transite tout le pétrole et le gaz russe. Malgré l’effondrement du bloc communiste, la Russie reste très influente sur ses anciennes possessions, de la même manière que les Etats-Unis sur le front de l’Amérique Centrale, par l’apport de capitaux, l’effacement des dettes… L’objectif, bien évidemment inavoué et évident de la Russie, c’est de retarder la mise en valeur de ces gisements de la mer Caspienne avec le consentement de l’Iran pour éviter que les cours mondiaux ne chutent inévitablement et les recettes fiscales de la Russie et de tous les pays qui exploitent le pétrole de la Caspienne aussi.

-2- L’Europe qui s’enlise dans cette incertitude de pouvoir mener à bien le combat de la diversification des ses approvisionnements énergétiques, se cherche encore dans cette crise sous l’ombre protectrice des Américains. Les monopoles publics sur la distribution de gaz et d’électricité sont amenés à disparaître dans toute la communauté européenne. La déréglementation généralisée de ces services va donc permettre à d’autres fournisseurs de s’implanter sur un marché difficile. D’autres opérateurs concurrentiels des actuelles entités publiques vont devoir construire leurs propres infrastructures, donc trouver de nouveaux partenaires et débouchés en Afrique du nord, Afrique de l’Ouest et probablement dans la Caspienne.

-3- La Chine. Le rouleau compresseur économique chinois, 2è consommateur d’énergie derrière les Etats-Unis, est en train d’ériger le plus grand oléoduc transcaspien jamais construit: le projet Irkoutsk-Daqing. Ne pouvant compter sur la Russie, la Chine se voit accorder des investissements faramineux au Kazakhstan pour le développement de ce projet reliant les deux pays. Cette implantation en mer Caspienne revêt également d’un intérêt autre que financier: le Groupe de Shanghai (1996) a pour but d’évincer les Etats-Unis de cette région afin de faire poids face à l’Oncle Sam dans la course à l’or noir.

-4- Les Etats-Unis: L’intérêt principal américain dans cette histoire est de diversifier ses approvisionnements en énergie afin d’avoir une alternative face aux pays de l’OPEP et de maîtriser les véhémences chinoises. Dans le transport de ces matières premières, les Etats-Unis sont confrontés au grave dilemme de passer par l’Iran, considéré comme rogue state (état voyou) et dont la loi d’Amato (1996) prévoit de ne pas investir plus de 40 millions de dollars dans les hydrocarbures, autant dire rien du tout. En effet, traverser ce pays reviendrait à réduire les coûts d’acheminement de manière drastique. La loi Amato-Kennedy a été adoptée par le Congrès américain le 8 aout 1996 et vise les Etats progressistes arabo-musulmans qui s’opposent à la domination américano-occidentale et les Etats qui auront la volonté d’acquérir une arme nucléaire de dissuasion pour protéger leur économie et leur hostilité à Israël. Elle donne au président américain d’avantage de pouvoir dans l’application des sanctions économiques et lui donne le devoir de punir tout investissement supérieur à 40 millions de dollars par an, qu’il soit américain ou non, effectué. Les sanctions économiques, comme embargo et boycott, exercées généralement par les pays développés contre les PED pour les écraser, à cette loi s’ajoutent encore des actes plus terroristes pour plier les PED afin de s’accaparer de leurs richesses, c’est les pays les plus riches qui dictent leurs lois aux plus pauvres.

-5- Le Japon: 3è consommateur d’énergie au monde, la dépendance énergétique du Japon n’est plus à prouver. Ces nouveaux débouchés énergétiques caspiens intéresseraient donc fortement les îles nippones par la construction d’un oléoduc reliant Angarsk (Sibérie) à Nakhodka (extrême Est russe, relié à Yokohama). D’où une entente tacite entre les deux pays sur l’évolution du statut juridique de la mer Caspienne.

Conclusion

La Caspienne, un grand enjeu pétrolier dans lequel s’affrontent les grandes puissances internationales, fait de la mer Caspienne le casse-tête diplomatique de demain. Trois chemins de transport se profilent à l’horizon, le passage par l’Iran, la Russie ou la Turquie. Face à une pénurie qui se marque, une demande en pétrole de plus en plus forte et à l’augmentation de son prix, l’extraction du sol Caspien pourrait devenir la bombe à retardement géopolitique de ces prochaines années.


Y. Mérabet est Expert en énergie
Algerian Society For International Relations

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