Romaissa, 16 ans, gravement brûlée dans une explosion de gaz, ne pourra pas bénéficier d’une prise en charge à l’étranger. La société civile algérienne se mobilise pour faire fléchir la Commission médicale nationale.

Romaissa, 16 ans, brûlée à 30%

Romaissa Draoui a 16 ans. Originaire de Ghardaïa, l’adolescente a été gravement brûlée dans une explosion de gaz en février 2013. Un certificat médical rendu public en mai dernier précise que les brûlures de la jeune fille s’étendent sur une surface corporelle estimée à 30%, au niveau du visage, du cou, du thorax et du bras droit.

Romaissa est soignée depuis 16 mois à la clinique centrale des brûlés à Alger, mais son état ne cesse de se dégrader. Comme l’indique le certificat médical, la jeune femme a bénéficié d’une réanimation, d’un traitement antibiotique et d’un apport hypercalorique, mais les greffes de peau effectuées à plusieurs reprises ont échoués. Ses lésions, ne cicatrisant pas, se sont infectées.

C’est pourquoi, en mai dernier, son médecin référent, le docteur Hamidi, a signalé que Romaissa devait être prise en charge à l’étranger, et ce en raison non seulement de l’aggravation de son état mais également de « la non disponibilité des sites de prélèvement et de matériel de substitution cutané au niveau de la clinique ».

Le dossier de Romaissa a donc été envoyé à un hôpital spécialisé à Lyon. En parallèle, son cas a été soumis à la Commission médicale nationale (CMN), pour que celle-ci se prononce sur la possibilité d’une prise en charge à l’étranger. Or, en début de semaine, la CMN a rendu sa décision : la jeune femme ne sera pas prise en charge. La famille ne pouvant pas assurer les frais seule, la survie de Romaissa est donc menacée.

Le drame de la prise en charge à l’étranger

Il y a dix jours, nous évoquions ici même le triste sort de Nour El Houda Haddaoui, une jeune athlète de l’équipe nationale d’escrime abandonnée par le gouvernement algérien dans sa lutte contre le cancer. Depuis, le cri de détresse de la jeune femme a été entendu, et elle a bénéficié d’une prise en charge à l’étranger, grâce à l’intervention du Premier Ministre, Abdelmalek Sellal.

Le cas de Romaissa révèle lui aussi, une fois encore, les limites du système de prise en charge à l’étranger. Quand bien même la loi algérienne garantit l’égalité de tous les citoyens quant à l’accès à la santé, les soins à l’étranger sont encore réservés à des privilégiés (membres du gouvernement, hauts gradés de l’armée, cadres des grandes entreprises nationales et autres personnes qui entretiennent des relations avec les hauts responsables des centres de décisions).

En fait, c’est le concept même de prise en charge à l’étranger qui est aujourd’hui remis en cause. En janvier 2012, un article publié par El Watan et relayé par Algeria Watch, expliquait les dessous de ces transferts. Chaque mercredi, les membres de la CMN se réunissent et statuent sur les transferts des malades algériens à l’étranger. Leur mission : « mesurer, évaluer et peser le droit à la vie de chaque postulant » selon El Watan. «  Ils analysent les dossiers des demandeurs malades, selon le risque vital que suppose leur maladie, son coût et les chances de guérison. Durant l’année 2011, 430 malades, triés sur le volet, ont été transférés à l’étranger, en France plus particulièrement au vu des conventions bilatérales sur les soins de santé qui lient les deux pays depuis 1981. Mais un vent de révolte souffle, ces dernières semaines, dans plusieurs villes du pays, sur la question de la prise en charge de nos malades à l’étranger », écrit encore le quotidien.

La révolte est née de deux événements : d’une part la révélation du transfert de nombreux privilégiés à l’étranger, et d’autre part le cas du petit Manil, dont le dossier avait été rejeté par un hôpital français en 2011. Ce bébé de 8 mois, atteint d’une maladie rare, devait, pour être sauvé, bénéficier d’une greffe de moelle osseuse. La CMN avait donné son accord pour le transfert, mais l’hôpital français avait refusé de l’admettre à cause d’une sombre histoire d’impayés de la Caisse nationale des assurances sociales (CNAS) algérienne. L’hôpital était finalement revenu sur sa décision, et avait accepté de soigner l’enfant en vertu de « raisons médicales humanitaires ».

Solidarité et générosité des Algériens

L’affaire du petit Manil avait largement mobilisé les Algériens. Une page Facebook avait été créée pour attirer l’attention des autorités. La solidarité des Algériens avait même permis au père de Manil de récolter plus de 40 000 euros, soit près de 20% de la somme nécessaire à la prise en charge du bébé en France.

Une même campagne de soutien se met actuellement en place pour Romaissa. La page Facebook « Sauvons Romaissa » rassemble près de 900 « likes », et une pétition pour le transfert à l’étranger de l’adolescence a déjà recueilli 200 signatures. Les internautes en appellent à la conscience du Ministre de la Santé, comme en témoigne un message publié sur la page Facebook : « Appel à la conscience de Mr le Ministre de la Santé. Faites ce que vous dicte votre conscience et votre devoir de premier responsable de la santé de vos concitoyens. Romaissa, ses parents et toute personne qui s’inquiète de son état, vous demandent solennellement d’intervenir pour qu’elle soit transférée en urgence dans le meilleur hôpital européen spécialisé afin de recevoir les soins nécessaires à sa guérison. Donnez-lui la chance de se faire soigner par les meilleurs médecins spécialistes. N’attendez plus Mr le Ministre, et n’écoutez pas ces commerçants de la santé qui sont indignes de cette noble vocation. J’en appelle à nos frères et sœurs qui vivent en Europe et en Amérique pour venir en aide à Romaissa. Je suis certain qu’un grand élan de générosité de leur part la sauvera et lui donnera une chance de se rétablir. ALLAH vous bénira et vous récompensera pour votre générosité. »

Le transfert à l’étranger, une solution coûteuse et compliquée

Mais, si l’on peut se réjouir de la générosité des Algériens, il ne faut pas oublier que ces recours à la solidarité populaire sont avant tout des solutions d’urgence, qui mettent en lumière les limites du système de prise en charge.

La CNAS ne règle pas les sommes qu’elle doit aux hôpitaux étrangers, de sorte que ceux-ci, surtout en cette période de crise, rechignent à accueillir des malades algériens. Les deux parties se livrent une véritable guerre des chiffres, guerre qui menace la vie de centaines de patients algériens. Car la prise en charge à l’étranger est une procédure extrêmement coûteuse et longue.

Il faut donc repenser le système dans son ensemble, et non se satisfaire des quelques cas où des malades algériens ont pu être sauvés par la médecine étrangère. Dans son article, El Watan relayait des témoignages de médecins qui soulignaient tous « la nécessité d’arrêter cette politique de transferts à l’étranger, pour exploiter tout cette argent « gaspillé » pour développer la médecine algérienne ». Le cœur de leur revendication serait ainsi d’utiliser l’argent des transferts pour faire venir des spécialistes en Algérie, afin que ceux-ci forment les médecins algériens et leur permettent d’être mieux équipés pour soigner leurs concitoyens. De nombreux drames seraient alors évités.

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