L’intellectuel et romancier Anouar Benmalek (visiter son site web ici), est notre invité dans le cadre du dossier consacré au sujet de « La démocratie à l’heure de la mondialisation ».

La démocratie dans le monde arabe n’a toujours été qu’un fantasme, une illusion. Cependant, le fait nouveau c’est ce déni de démocratie remarqué chez quelques gouvernements en occident qui sont en porte-à-faux avec leurs opinions publiques respectives sur des décisions majeures, comme la guerre en Irak pour les Etats-Unis, le choix de modèle de société en France etc. Peut-on dire que la démocratie est aujourd’hui malade de ses propres prédicateurs zélés, comme l’islam est malade de ses propres prêcheurs illuminés ?

Widgets Amazon.fr Le diagnostic pour moi est clair : la démocratie n’est pas seulement malade, elle n’existe pas dans ce que j’appellerai rapidement le monde arabe, en reprenant l’expression par laquelle « l’extérieur » désigne cavalièrement un ensemble géographique complexe et multiple qui va de la Mer rouge à l’Océan atlantique. C’est vrai que l’on peut disserter pendant des heures sur ce qui va mal dans les démocraties occidentales et comment parfois on contourne ses principes pour aller porter la guerre et la rapine ailleurs, en Afrique ou au Moyen-Orient par exemple. Mais ce qui m’intéresse, moi, en tant qu’originaire de cette région du monde est de comprendre pourquoi la démocratie semble si difficile à implanter et pourquoi nos sociétés se résignent si facilement aux grotesques ersatzs de démocratie qu’on lui impose. Regardez l’Algérie : plusieurs parties, une assemblée multipartite, et pourtant l’exemple même de l’antidémocratie ridicule habillée des frusques de la démocratie. Personne n’est dupe du déshonneur qui est infligé à notre nation. L’arnaque antidémocratique n’a pas même besoin d’être très habile puisque tant de voix stipendiées s’élèvent pour clamer unanimement : regardez comme nous somme heureux de vivre en démocratie puisque nous pouvons même voter librement pour une présidence à vie.

Cinq ans sont passés depuis la publication de Chroniques de l’Algérie amère . Gardez-vous toujours cette amertume vis-à-vis de la situation en Algérie ?

Cette amertume demeure parce que les causes qui en ont été la raison n’ont pas disparu. Prenez par exemple, la question du respect des droits de l’homme en Algérie et ailleurs dans le monde arabe. Dans les pays non démocratiques, comme ceux de l’aire géographique d’où je viens, le citoyen est en butte inévitablement à la situation suivante : le pouvoir ne se définit que comme pouvoir absolu, dans le temps et dans l’espace. Tout potentat arabe considérera comme une offense suprême le simple fait de souhaiter une alternance démocratique : les élections ne sont, par définition, que le rituel du rappel périodique de la sacralité du détenteur du pouvoir. Toute autre conception est en réalité un crime de lèse majesté passible de la prison et de son corollaire presque immédiat : les mauvais traitements et, trop souvent, la torture.
Il n’y a rien de nouveau dans ce que je dis ici, mais le plus triste pour moi, c’est de découvrir (de redécouvrir inlassablement) combien ce mépris des droits élémentaires de la personne humaine s’accompagne d’une sorte d’acquiescement résigné des populations à cette situation. Dans les pays arabes, cette disposition à mépriser soi-même ses propres droits de citoyen, droits proclamés pourtant dans (presque) toutes les constitutions de la région, est liée à une conception plus ou moins avouée dans le subconscient social que celui qui a réussi à accéder au contrôle de l’État a gagné le « Pouvoir » au sens magique du terme, c’est-à-dire la latitude absolue de faire ce qu’il veut tant qu’il est au pouvoir. Selon cette représentation de la Force comme unique source de légitimité, celui qui possède les moyens de coercition et, donc, les moyens de redistribution de la richesse nationale au profit de ses vassaux a le droit (puisque c’est lui qui dicte, au sens littéral du terme, le « Droit ») d’en jouir jusqu’à ce qu’il perde le pouvoir — par la violence, évidemment.
Le plus désespérant donc, ce n’est pas cette prédation « naturelle » des richesses nationales par les différentes formes de pouvoir (rois, « présidents à vie » éternellement réélus, Guides de la révolution, etc.) quadrillant les sociétés du monde arabe ; ce n’est pas le béni-oui-ouisme stipendié du soi-disant personnel politique, même quand il appartient à l’opposition (à de rares, courageuses et périlleuses, exceptions).
Non, pour moi, le plus terrible est cette constatation, choquante a priori, que dans le monde arabe, l’aspiration à la vie démocratique et à la liberté de l’imagination ne relève pas encore d’un réflexe naturel. Le combat pour les droits de l’homme et pour le respect, en particulier, de l’intégrité physique du citoyen, est encore considéré par une bonne partie de la population comme un luxe réservé aux pays vus comme riches. Parfois même, il est interprété comme une volonté de dépravation des sociétés arabes par des sociétés plus libérales, quand on insiste, par exemple, sur le fait que ces fameux droits humains concernent tous les êtres humains, et donc les femmes…

Désabusé, amer, le monde arabe rêve encore d’un prétendu âge d’or (qui n’a, bien sûr, jamais existé) où les Arabes (ou ceux considérés comme tels… ) étaient tous « frères », du calife au sujet le plus ordinaire. Cette affabulation historique légitime des siècles de sujétion qui ont laissé des traces profondément inscrites dans l’inconscient des peuples de cette région. Ce déni de la simple réalité de tous les jours se fortifiait par le fait que le détenteur du pouvoir politique et militaire avait toujours l’habileté de se proclamer simultanément détenteur de la légitimité religieuse : la dissidence politique, littéraire ou artistique pouvait, du coup, être d’autant plus facilement être condamnée en tant que dissidence religieuse.

Jusqu’à présent, il est fréquent que les pouvoirs en place présentent leurs opposants (dont les écrivains qui ne font pas commerce de leur littérature) comme des hérétiques en religion, provoquant d’autant plus facilement la désolidarisation, sinon même l’animosité, parfois meurtrière, du citoyen ordinaire que ces opposants sont pourtant les premiers à aider dans leur quête de plus de respect. Être considérés, parfois, comme des ennemis par ceux-là mêmes qu’une certaine exigence morale impose d’aider, est une situation pénible à vivre par ceux qui s’acharnent malgré tout à défendre les droits humains ou la liberté de penser et d’aimer dans ces régions habités par l’amertume et le désespoir.

Qu’on ne s’y trompe pas : c’est parce nous avons une haute idée du monde arabe, c’est parce que nous l’aimons que nous réclamons de ses citoyens d’exiger et d’appliquer pour eux-mêmes les mêmes standards moraux et politiques qu’ils exigent des pays démocratiques. C’est parce que nous pensons qu’il n’y a qu’une seule humanité, qu’une seule espèce humaine, l’homo sapiens, que nous refusons le relativisme qui condamnerait certains peuples à l’immaturité civique éternelle, pour le plus grand bien des dirigeants qui les oppriment à l’intérieur et des prédateurs complices, tant étatiques que commerciaux, qui les oppriment à l’extérieur.

C’est toujours une grande douleur pour moi que ce contraste terrible entre les qualités humaines des peuples de nos régions (le sens de l’hospitalité, de la parole donnée, de la solidarité des voisins — en un mot, l’honneur de la vie des gens ordinaires) et le déshonneur de leur état de citoyens mineurs à vie, soumis vingt-quatre heures sur vingt-quatre à la propagande la plus grossière, obligés, sous peine d’ennuis importants pour eux et pour leur famille, de se livrer à la mascarade de l’acquiescement à tous les désirs du chef en place.

Non, le monde arabe ne doit pas être condamné à cette existence d’indignité et de vilenie. Pour un écrivain, le combat est ardu et semé d’embûches car, face à lui, se dressent les obstacles de la justice toujours aux ordres, de la police, de l’armée et de ses services secrets trahissant sans vergogne leur serment de protéger en tout occasion la volonté du peuple souverain et de défendre l’innocent et la patrie des malfrats de tout acabit. Je n’oublie pas, évidemment, les pseudo écrivains prêts à vendre leur liberté de création et leur devoir de critique pour des miettes de respectabilité officielle.

Cette situation est insupportable. Elle ne peut donc pas être supportée. Mais la lutte est encore longue, d’autant plus longue que les adversaires dans ce combat ne se limitent pas malheureusement aux seuls criminels.

Vous voyez donc que l’amertume que je ressentais au moment de l’écriture de « Chroniques de l’Algérie amère » est donc encore d’actualité pour moi.

Dans Ô Maria, votre dernier roman, vous déplorez cette obsession de pureté qui a poussé les chrétiens d’Espagne à déporter les Arabes de l’Andalousie. Il semble que l’histoire se répète des siècles après, mais cette fois avec une obsession démocratique au langage guerrier. Qu’en pensez-vous ?

Je reste encore sidéré par la violence de certaines réactions au moment de la publication d’Ô Maria. Pour certains, dans le monde arabe, le temps de l’Inquisition n’est pas révolu. Quand les « Autres » préparent les prochaines expéditions vers la planète Mars, certains de nos concitoyens préfèrent s’absorber corps et âme dans la traque de la moindre parole pouvant être considérée comme sortant du chemin du dogme et de l’étude des « moyens » les plus radicaux de mettre fin à la parole libre d’un simple écrivain.

L’unique élection dite démocratique en Algérie a failli porter les islamistes au pouvoir. Croyez-vous que nous soyons assez mûrs aujourd’hui pour un exercice démocratique sain en Algérie, sans que cela débouche sur une nouvelle guerre fratricide ?

L’Algérie n’a d’autre issue pour se développer que la démocratie. Mais si elle veut utiliser la démocratie pour porter l’intolérance au pouvoir, elle peut évidemment le faire, mais en ce cas, elle se suicidera en tant que nation porteuse d’espoir ! Personne d’autre ne pourra faire ce choix à la place des citoyens.

À quelques semaines des présidentielles, quel regard portez-vous sur la situation politique en Algérie ?

J’éprouve un dégoût fasciné devant la facilité avec laquelle la quasi-totalité de l’opposition s’est mise au service du pouvoir. L’argent peut tout, et il le démontre ici brillamment.

Un mot sur votre prochain roman, et pourquoi le choix du Canada pour l’écrire ?

Je termine actuellement un long roman qui sortira en septembre prochain chez Fayard. Dans ce roman, comme dans la plupart de mes livres, s’entrelacent les fils récents et passés de l’histoire de l’Algérie. Je prépare, parallèlement, un recueil de textes qui fera suite aux Chroniques de l’Algérie amère publié il y a déjà quelques années.

Un dernier mot ?

Il n’y a jamais de dernier mot pour un écrivain.

Entretien réalisé par Fayçal Anseur

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