Par Ahmed ROUADJIA*

Où va notre pays ? Vers quelles zones de turbulences politiques dangereuses chemine-t-il à présent ? Avec les émeutes urbaines quasi récurrentes- spontanées ou provoquées ?- qui le secouent depuis quelques années ne risque-t-il pas de renouer avec les démons de la décennie noire dont les souvenirs douloureux hantent encore l’imaginaire populaire ?

Les mécontentements et les révoltes qui sourdent de partout ne traduisent-ils pas d’immenses frustrations de larges pans de la société et ne reflètent-ils pas un signe évident d’un sentiment d’abandon et de déréliction générale de la population de la part de ses dirigeants qui semblent peu soucieux des cris de détresse d’un peuple dont ils prétendent être les représentants légitimes et l’incarnation vivante de ses intérêts ?

Si la cherté de la vie, notamment celle des denrées de première nécessité ( sucres, café, huiles…) n’est pas étrangère à la grogne générale qui s’est emparée de larges couches démunies de la société algérienne, elle n’explique pas à elle seule les causes profondes du malaise social dont les signes les plus manifestes sont la défiance du peuple envers le pouvoir d’Etat, ainsi que le peu de crédit que ce même peuple naguère hissé au rang d’un mythe, accorde à ses pseudo-représentants dont l’hypatrophie du moi et la manie des grandeurs qui se doublent d’un mépris à peine voilé envers « la populace » ont achevé de supprimer chez eux les facultés de raisonnement, le sens de la responsabilité, de l’évaluation politique, et de l’ anticipation de l’avenir.

Obnubilés par le pouvoir qu’ils détiennent, du prestige et des intérêts strictement matériels qu’ils en retirent, ces représentants autoproclamés du peuple se crispent sur leurs grasses prébendes et oublient jusqu’au souvenir ce pourquoi ils ont été « élus » ou désignés pour gérer les affaires de la nation.

Quand la politique d’improvisation conjugue ses effets à l’autoritarisme

Dire que Le pouvoir n’est pas en phase avec son peuple relève d’une lapalissade. Cela s’observe à tous les niveaux des instances politiques : l’exécutif comme les députés ne tournent pas seulement le dos au peuple, mais ils le méprisent et le tiennent sciemment à l’écart de toute consultation touchant aux grands enjeux de la société et de l’Etat.

En fait, ils considèrent ce peuple comme quantité négligeable et méprisable, et c’est pourquoi ils ne lui accordent aucune confiance ou once de crédit pour prendre part aux affaires de la nation et de l’Etat.

La politique d’improvisation, l’exercice d’un pouvoir autoritaire et sans contrepoids, le culte inconsidéré de la force saisie comme mode unique de gestion politique ou « sécuritaire », le refus de l’écoute et de la délibération, la répulsion envers tout ce qui sort de biais, de la « ligne idoine » tracée et fixée une fois pour toute par l’Exécutif ou le grand chef de celui-ci, voilà qui constitue le trait caractéristique, presque immuable, de ce régime dont le caractère autant « atypique » que rigide constitue un obstacle majeur à toute réforme salutaire de la société civile et politique algériennes.

Un pouvoir qui méprise l’intelligence, qui répugne au débat contradictoire, qui abjure le credo de l’esprit démocratique et qui se laisse guider par le culte quasi exclusif de ses instincts autoritaires sera évidemment voué tôt ou tard à disparaître de la scène politique de l’histoire. Et déjà, les signes du dépérissement de notre régime politique s’affichent en filigrane à travers toutes nos institutions sclérosées, gangrenées soit par l’incompétence et la corruption, soit par l’indifférence ou le laisser-aller ou le laisser-faire.

Lorsque un régime ne sait pas dialoguer et s’adresser à ses administrés avec un langage lisible et audible, comme ces ministres et ces députés qui, dans les périodes de graves troubles politiques et sociaux, se font tragiquement silencieux ou muets, il finit inexorablement par laisser la voie ouverte à toutes les dérives dangereuses qui pourraient l’emporter par surprise, sans crier gare.

Le point zéro de la communication politique

L’aphasie dont font preuve en ce moment nos « hommes politiques »-ceux de l’Exécutif-, tout comme les députés grassement rémunérés sans rien faire d’autre que d’applaudir piteusement et frénétiquement, dans l’hémicycle de l’Assemblée, la gestion du gouvernement dont ils sont censés contrôler l’action en lui demandant des comptes, témoigne si besoin est, de cette grave carence en matière de communication politique et qui ne s’explique autrement que par l’incompétence, mais aussi et surtout par ces réflexes conditionnés consistant à ne pas prendre ses responsabilités et à éviter soigneusement de ne pas se « mouiller les doigts » au risque d’attirer le courroux du Grand Chef.

Depuis des mois, voire depuis des années, aucun ministre ni aucun député, n’a osé faire entendre sa voix ou émettre une analyse critique sur les causes des émeutes urbaines, provoquées souvent par la flambée des prix ou par la crise aigue que vivent les milliers, voire les millions de citoyens sans abri. Que dénote ce silence étrange de nos dirigeants ? Mépris à l’égard du peuple ou incapacité de se faire entendre de lui ? La peur de rompre l’ « harmonieux consensus » gouvernemental, et le refus têtu de reconnaître que le gouvernement puisse se tromper « en politique », conduit chacun à observer ce silence complice sur l’état lamentable de la nation…

Aujourd’hui, et alors que bien des quartiers de nos villes sont saccagées par des foules de jeunes gens désespérés, et que d’autres villes enflent de rumeurs de toutes sortes, nos dirigeants politiques qui ne manquent pourtant pas de lourds moyens de communication, comme l’ENTV, n’ont pas essayé de venir nous expliquer sur le plateau le pourquoi et le comment de ces révoltes, ni quelle action ils comptent mener pour répondre aux besoins et aux attentes de ces populations qui se sentent abandonnées, laissées en déshérence par l’Etat.

Envoyer les policiers et les gendarmes pour contenir ces manifestations, ne suffit pas à ramener l’ordre et la sécurité publique durables. Les forces de sécurité ne devraient être sollicitées qu’en dernier ressort, et si seulement lorsque toutes les autres voies de recours ont été épuisées, et parmi celles-ci le dialogue, l’écoute et la concertation.

L’éloge de la médiocrité placé au rang des vertus…officielles

Or, nos dirigeants dont la communication politique ne semble pas être leur fort, préfèrent se décharger sur les services de sécurité pour ramener l’ordre et le calme dans nos villes troublées par des émeutiers frustrés par tant de manques et de besoins urgents à satisfaire.

A défaut de savoir manier l’art de communiquer et de persuader eux-mêmes ces révoltés incompris, ces dirigeants politiques entichés pourtant de modernisme et de « progressisme » ne feraient-ils pas mieux de laisser accès libre à l’ENTV à ces élites intellectuelles non « organiques », à ces experts nationaux indépendants d’esprit que sont les universitaires, les juristes, les politologues, les journalistes talentueux et Dieu sait qu’ils sont nombreux dans notre pays, et qui pourraient par leur savoir faire et dire éclairer les politiques et aider aux bonnes décisions de l’Etat. L’ENTV, comme dans ces cabinets ministériels investis par des fonctionnaires guindés, se trouve parasitée elle aussi par une foule de speaker et de pseudo-experts compassés, et si triés sur le volet qu’ils ne semblent posséder d’autre compétence que cette incroyable aptitude à pouvoir sans vergogne célébrer les gestes et les paroles du Prince, et à faire l’éloge de la médiocrité intellectuelle et politique ambiantes. Fades, ternes et desséchés, parfois fort prétentieux, ces journalistes et ces experts agrées débitent à longueur des débats sur le plateau des propos déconnectés de la réalité du pays, de ses attentes et aspirations. Ils esquivent les problèmes réels auxquels sont confrontés les Algériens et les Algériennes et s’évertuent à enjoliver la réalité en donnant à voir et à lire une image lisse et douce, sans aspérités, d’un pays qui serait le plus heureux du monde où il ferait bon vivre… C’est ce mode de communication journalistique qui double et reproduit presque à l’identique le discours politique qui fait que notre ENTV sert d’un véritable repoussoir par rapport aux chaînes de télévisions étrangères captées en Algérie…Cela explique aussi que notre télévision est désertée par les téléspectateurs nationaux au profit des chaînes satellitaires de l’Occident et du Moyen Orient.
Comment faire aimer son pays quand la télévision abreuve ses téléspectateurs d’informations indigentes et leur donne une image fallacieuse de la réalité ? Comment peut-on prétendre à la crédibilité quand les programmes sont d’une qualité médiocre, et surtout fondés sur l’apologie ou le culte de Son Excellence le Président de la République, le Ministre, le Premier Ministre, et j’en passe ?

Augmentations des salaires, suivies d’émeutes et de ras-le-bol : un paradoxe ?

On a salué comme une conquête les récentes augmentations de salaires des enseignants de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la santé. Il faut ajouter aussi celles des députés et des militaires. Mais on a oublié ceux qui n’ont pas eu un centime d’augmentation et dont les maigres traitements sont continuellement érodées par l’enchérissement des produits de première nécessité : les petits fonctionnaires et employés, toutes catégories professionnelles confondues, les travailleurs de beaucoup d’entreprises, privées et publiques, sans oublier évidemment les retraités aux modestes bourses. Il y a également les « chômeurs » qu’il faut ajouter à la liste de la masse des précaires.

Les chômeurs ou les désœuvrés est un nom impropre, mais qui permet de désigner ceux qui n’ont jamais travaillé de leur vie et qui vivent au crochet de la solidarité familiale ou institutionnelle. Ils comptent par millions et aucune statistique officielle ne saurait masquer la réalité.

C’est parmi cette masse d’individus aux revenus fort faibles ou qui en sont complètement dépourvus que « sortent »  les émeutiers  qui défraient les chroniques de ces dernières années.

Les émeutiers de ces dernières semaines recouvrent un large profil social : ils comprennent des jeunes désœuvrés, des délinquants en rupture de ban, des mal-logés, des pauvres en déroute, mais aussi de pères de familles respectables, qui n’en peuvent mais.

Tous ces gens se savent être les laissés-pour-compte. Ils revendiquent leur droit au travail et à la protection sociale. Pour faire entendre leur voix aux autorités, et au –delà, à l’opinion publique, ils se révoltent non pas pacifiquement, il est vrai, mais violemment contre un ordre qu’ils jugent injuste.

Les augmentations de salaires accordées à certaines catégories de fonctionnaires déjà cités ont aggravé leur frustrations et le sentiment d’injustice dont ils se sentent victimes.

En effet ce n’est pas l’UGTA, et moins encore les députés de l’APN qui perçoivent mensuellement 300 000,00 DA net chacun qui vont défendre les intérêts moraux et matériels de cette masse de paupérisés, de désœuvrés et, d’exclus. Ce ne sont pas non plus les enseignants universitaires qui vont se soucier de ces révoltés, de ces écorchés vifs.

Ces enseignants dont certains ne méritent pas les augmentations obtenues tant ils s’avèrent stériles, improductifs, n’éprouvent aucun sentiment de solidarité à l’égard de ces exclus et de ces démunis.

Le temps du bricolage politique est-il révolu ?

En favorisant certaines catégories de fonctionnaires et de travailleurs au détriment d’autres catégories sociales, le gouvernement a contribué de fait à créer des divisions et des clivages au sein de la société algérienne.

Ce faisant, il a creusé un fossé béant entre les différentes catégories socioprofessionnelles de manière à rendre impossible la solidarité entre elles.

Cette politique qui reprend à son compte le fameux adage « diviser pour mieux régner » est non seulement réactionnaire, mais absurde, dangereuse et s’apparente à une fuite en avant. Elle ne manquera pas de faire l’effet d’un boomerang.

Cette politique de l’autruche qui fait mine de ne pas voir les choses tout en agissant comme si de rien n’était conduit immanquablement le pays à l’impasse et pourrait se traduire, si elle continuait sur ce rythme , à l’implosion du système dont les failles se font déjà partout visible à l’œil nu.

Le « bricolage » politique qui consiste à gérer de manière chaotique, au jour le jour, les affaires du pays, sans vision ni plan déterminés, ne garantit pas la pérennité des institutions de l’Etat dont la solidité et la crédibilité dépendent de la cohérence qu’il se donne en matière d’évaluation, d’anticipation, de prévision et de prospective. Il en est beaucoup de nos projets économiques, sociaux, culturels et éducatifs qui ressortent en effet du bricolage et du remplissage.

Ainsi en est-il de notre système industriel « restructuré » et de notre système monétaire sclérosé en dépit de notre prétendue entrée dans l’économie de marché. Ainsi en est-il de notre politique d’environnement et du tourisme, de celui de la culture, de l’éducation et de l’enseignement supérieur, qui, en recopiant plutôt mal que bien le LMD européen et en le transposant comme « modèle » d’enseignement « adapté » à l’Algérie, on a fini par susciter une grande confusion dans les esprits de nos étudiants dont la fronde contre ce système importé et plaqué ne fait que commencer.

La fronde étudiante contre le LMD et les émeutes urbaines en cours contre la cherté de la vie, la crise du logement et les sentiments d’injustice sont étroitement liés à cette politique de rafistolage conduite à « la petite semaine » par un gouvernement en mal d’imagination, de cohérence et de plan savamment agencé.

Que conclure ? Que le pire est à venir. Notre pays chemine vers un avenir incertain, et ce n’est pas être forcément pessimiste que de prédire, en se basant sur des indices concrets, des périodes de hautes tensions sociale et politique….

(*) Ahmed Rouadjia est Chercheur et Maître de Conférences, Université de Msila