« Je n’y avais pas cru moi, je n’ai pas cru à une patrie en puissance, j’ai cru en l’occupant, j’ai suivi le plus fort. »

Mais Tahar n’a que treize lorsqu’il est enrôlé comme balance sur les conseils du colon Vialet,  par le capitaine Hodeguit. Vialet est un propriétaire foncier. Il possède aussi des âmes humaines. La famille de Tahar en fait partie. Au moment de son recrutement, Souad, sa camarade de classe, vient le chercher à la caserne.  Il aura quoi comme avenir, lui dit-on. Elle répond qu’il doit s’occuper de ses frères et sœurs. La honte commence à  s’inscrire sur le visage de Tahar.

 « La marque des véritables traitres est la double honte, devant ceux qu’ils ont trahis et devant ceux pour qui ils ont trahi. Il me tardait de revenir à la caserne pour sortir de ce dilemme… J’avais choisis un camp où les noms qu’on donne aux enfants ne veulent rien dire : ni prophète, ni arabe, ni étoile, ni rien. Albert, Monique. »

Il a seize ans quand il arrive en France. On l’appelle bougnoule, melon, des noms de fruits ou d’objets. « Maintenant ces noms sont interdits par la loi, mais la loi ne peut interdire les pensées que l’on n’entend pas. »

De sa famille, il en restera un moignon, souligne l’auteure. Malgré tout, il sourit  sur une photo, en compagnie de son ami Becker, un lorrain, que les appelés surnomment l’alsacien. Lorrain ou Alsacien, c’est un Boche ! Les conflits raciaux existent aussi entre Français.

Jeanne d’Arc, la fille de lorraine qui entend des voix sur son cheval pleine de maintien et d’éternité, un rayon de soleil oblique lui tombe sur l’épaule. C’est une bergère comme Tahar. Sauf que Tahar suit la voix de Madame Bayeux, son institutrice, qui humilie les petites bergères, et il suit aussi la voix du colon Vialet qui exploite son père.

Averse révèle des brèches de vie du père de Sabine Bouta-Guermouchet, dont fabienne Jacob a su admirablement tirée la verve humaine, en créant librement un récit bouleversant.  Bien qu’il s’agisse d’une histoire vécue, l’œuvre est doublement performante dans le sens où elle semble réconcilier deux camps : celui des harkis et celui que Tahar regrette d’avoir trahi : les moudjahidines. L’amertume est le sentiment d’avoir fait une mauvaise affaire, écrit Paul Valéry. Tahar, dans son ambivalente honte a fait le mauvais choix, mais était-ce véritablement un choix ? N’était-il pas plutôt la victime du colon Vialet !

La force du texte tient en partie dans cette révélation, et dans un procédé narratif fictionnel qui met à distance le lecteur avec les personnages du livre, ainsi que les personnages à distance d’eux-mêmes. Un effet de distanciation  brechtien, inspiré de Schiller, qui interrompt le processus  d’identification.  Fabienne Jacob casse volontairement tout phénomène d’identification pour permettre des espaces de réflexions. Fabienne Jacob participe d’une puissance qui ne cesse d’achever dans son effort, la vie de Tahar, l’existence  d’un homme silencieux.

Fadéla Hebbadj

Fabienne Jacob, L’averse, 2012, éditions Gallimard, 12.50 €