L’Algérie, un pays qui cherche désespérément son élite. Ce n’est jamais gai d’affirmer de telles vérités. C’est plutôt amer. Très amer même. Mais comme toute vérité n’est jamais bonne à dire, il est temps de laver notre  linge sale.

Le silence a trop duré. L’indulgence aussi. Le simplisme surtout. Nous avons longtemps imputé les problèmes de l’Algérie contemporaine à un régime vieillot, dépassé et rongé par le vice et la corruption. Ce n’est, malheureusement, pas la vérité absolue. Dans la vie, il n’y a jamais de vérité absolue. Il y a uniquement des maux qu’on passe sous silence pour ne pas blesser les sensibilités, piétiner notre égo, mettre en péril notre fierté ou pour protéger quelques intérêts. Or, aujourd’hui, nous n’avons plus aucun intérêt à étouffer ce débat, devenu crucial, sur le silence, la complicité et l’immobilisme de notre élite. Une élite qui assiste les bras croisés à la déchéance du pays sans initier la moindre action salvatrice. Excepté quelques tribunes publiées par-là et par-ci, quelques articles de presses et un nombre insignifiant de déclarations virulentes, notre élite s’enferme dans un immobilisme mystérieux face aux préoccupations majeures de la société algérienne. «La richesse, le confort et, accessoirement, l’ineptie d’une nation se mesurent aux sujets de préoccupation de ses élites», a dit un jour le journaliste et chroniqueur québécois, Jean Dion. Or, quels sont les sujets de préoccupations de notre élite ? On ne le sait tout bonnement pas.

Aucune réflexion profonde constructrice

Elle ne s’exprime que rarement pour ne pas dire jamais. Il y a quelques jours, à Ghardaïa un conflit communautaire a failli basculer toute une région dans la violence meurtrière. Quel l’écrivain, le penseur, l’artiste, l’entrepreneur, l’expert ou sportif de haut niveau qui a osé lancer un débat sur ces violences successives qui divisent notre société et menacent la stabilité de notre pays ? Quel est l’intellectuel qui a produit une réflexion profonde, argumentée et analytique sur ces évènements tragiques ? Personne. Seul un petit cercle de journalistes et d’artistes ont eu le courage de lancer une caravane d’amitié et de paix en direction de Ghardaïa. Et les autres ? Aucun intérêt n’a été manifesté. L’Algérie, pourtant le pays où ils puisent leurs idées, leurs inspirations et leurs profits avant d’aller se faire connaître, et prospérer à l’étranger, n’interpelle plus son élite.

D’ailleurs, celle-ci ne se sont même pas concernée par l’élection présidentielle d’avril 2014 où l’avenir de tout le pays est suspendu au résultat d’un processus électoral sur lequel la société civil n’exerce aucun contrôle. Pour l’heure, aucun intellectuel, acteur économique influent, membre actif de la société civile, ne s’est impliqué pleinement dans ces élections pour bousculer un régime désuet. Même Yasmina Khadra, l’écrivain internationalement reconnu, candidat à cette élection, n’a révélé pas la moindre proposition qui pourrait témoigner d’un semblant de programme  crédible. Quant aux autres, artistes, auteurs, économistes ou autres, ils se sont contentent de dénoncer, un exercice à la portée des garçons de café, et de semer la sinistrose : « non, le changement n’est possible en Algérie !»

 Ras-le bol des compromissions  

Et comment pourrait-il l’être avec une élite immobile, soumise et qui se consacre entièrement à la recherche de sources de revenus pour vivre le plus confortablement possible ? Les éditeurs, dans leur majorité, quémandent des subventions publiques du ministère de la Culture, les cinéastes aussi, les poètes aussi, les entrepreneurs se taisent pour ne pas susciter le courroux des banques publiques qui leur accordent des crédits, ou pour ménager la susceptibilité des inspecteurs des impôts, les hommes de religion préfèrent méditer en silence que de prendre à bras-le-corps les problématiques qui agitent toute la société, etc. C’est ainsi que l’élite mène sa vie en Algérie.

D’une compromission à une autre, l’élite algérienne a fini par perdre son statut. Très peu influente sur le cours des évènements et l’histoire du pays, elle s’est jetée elle-même dans les bras de la démission.  Et pourtant, dans le public comme dans le privé, dans la politique comme dans la justice, dans l’administration comme dans l’industrie, dans l’éducation comme dans la santé, dans la finance comme dans l’agriculture, le tourisme ou le reste de l’économie, l’Algérie regorge encore de talents et de gens intègres qui peuvent enclencher une nouvelle dynamique. Cette dynamique nécessite d’abord une prise de conscience nationale. Une prise de conscience autour du fait que nous ne vivons aucune crise politique ou économique parce que notre crise est d’abord celle de valeurs et de principes.

Gagnons en maturité, réveillons notre morale, notre éthique et nos valeurs. Libérons-nous de cet immobilisme abject car le moment est venu pour que nos vraies valeurs nous sauvent de la décadence qui continue à nous menacer. Le moment est venu pour que nos élites avec toutes leurs composantes jouent un rôle constructif et solidaire. Les compromissions, les silences et les divisions ont déjà coûté trop cher à l’Algérie depuis une décennie. La jeunesse algérienne qui se bat toute seule pour donner du sens à son destin mérite que notre élite se remette en cause afin d’adopter la bonne attitude. Que notre élite tente de comprendre avant de critiquer et qu’elles aide plutôt que de regarder échouer. Ce jour-là, une nouvelle Algérie va naitre. Et n’attendons pas trop pour vivre un tel jour…