Les « Chiaytistes » et leur serment pour l’Algérie Par Abdou Semmar

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Abdou-Semmar1 On les appelle les «Chiyatistes». C’est un concept purement algérien. Il n’existe nul part ailleurs.  C’est une spécificité artistique mondiale. Ils sont connus, aimés, riches pour certains, en voie de le devenir pour d’autres, stars dans leurs villages, parmi leurs proches, ils apparaissent à la télévision à chaque Ramadan, ils font rire les Algériens et les font danser.

Ces artistes algériens sont bourrés de talents, de génie et de qualités aussi variées que les paysages insalissables de cette Algérie sauvage. Artistes naguère, et «chiyatistes» aujourd’hui car ces gens de la musique, du cinéma, du sport aussi, ont préféré prendre position à l’heure où le pays s’interroge sur son destin politique. Oui, ils ont chanté, parlé et crié leur amour non pas pour la liberté, chèrement acquise sur cette terre qui les a vu naître, mais pour un pouvoir en place et un Président qui veut se maintenir jusqu’à la mort. Ces «chiyatistes» ont abaissé l’art au bestial de la chitta, cette servilité et obséquiosité à l’algérienne difficilement traduisible dans une autre langue où on ne dit et ne pense pas la hogra.

L’art qui respire la liberté, l’émancipation, la défense de la dignité et de la justice, en Algérie, n’est qu’une vulgaire «brosse» instrumentalisée par une soixantaine de personnalités favorables à l’ordre établi et au statu-quo. Un ordre établi qui génère corruption, injustices sociales, frustrations collectives et protestations populaires. Oui, l’ordre établi, celui qui distribue les chèques, les subventions, les voyages à l’étranger et organise les concerts à tour de bras. C’est cet ordre établi que chérissent les Cheb Khaled, Lakhder Belloumi, Madjer, Kenza Farah, Djamel Allam, et d’autres encore à qui les Algériens ont ouvert leur cœur pour les aimer et les élever aux rangs d’idoles. Mais ces géants ont préféré à la gloire et l’honneur, l’argent et la considération des puissants. Pour un cachet, non encore déterminé même si certaines sources avancent des chiffres vertigineux, quelques sous dans une tirelire et le « merci » des dirigeants et décideurs politiques.

Disons le franchement : un artiste qu’il soit brillant ou médiocre a le droit de voter pour le candidat qu’il souhaite. Il a le droit légitime de privilégier le 4ème mandat à l’alternance démocratique. Mais dédier son art, consacrer son talent à la promotion d’un programme politique axé sur la confiscation à jamais de la volonté populaire est un crime contre la noblesse des arts. Une souillure que la mémoire artistique ne saura jamais oublier. Aimer Bouteflika et ses mandats successifs est, certes, un droit que même les artistes peuvent réclamer. Mais tomber dans la manipulation médiatique, accepter de faire le jeu des puissants en négociant des contreparties financières ou des récompenses aussi immatérielles qu’elles soient, est une humiliation faite à toute la culture algérienne. Ces sportifs, musiciens, chanteurs ou acteurs de cinéma ont assommé pour longtemps la ferveur du génie algérien qui a su, dans les périodes les plus difficiles, produire des élites artistiques au service de la patrie et de son combat contre toutes les formes du totalitarisme. Chanter pour Bouteflika est une chose, faire de votre art un tremplin pour un projet politique qui révolte les Algériens, les divise et expose le pays à tous les dangers en est une autre.

Nos «chiyatistes» ont démontré finalement que le conditionnement totalitaire triomphe de l’esprit lorsque celui-ci cède à la tentation du «fric». Hier vous avez chanté et dansé pour le régime. Aujourd’hui, nous en prenons acte et demain nous ne l’oublierons pas car ce régime est puissant, mais nullement éternel. Lui, un jour ou un autre, il partira. Mais nous, nous serons toujours là et nous vous jugerons toutes et tous…