Un Ramadhan au fin fond de la France

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Le Ramadhan est un moment de paix, de recueillement et surtout de famille. Encore faut-il que tous les éléments soient réunis pour le pratiquer dans les meilleures conditions. Comment les familles d’immigrés passent-elles leur Ramadhan ? Portrait d’un Ramadhan presque algérien au fin fond de la France. 

Pendant le Ramadhan, les odeurs de la chorba en train de cuire, les visages fatigués et Al Adan ne font pas partie de notre quotidien. Nous vivons à Guilherand-Granges, une petite ville française située dans la partie sud de la France. Quelques familles arabo-musulmanes vivent avec nous dans cette commune française d’un peu plus de 10 000 habitants, mais la majorité des habitants sont des « vrais français » pour ne pas dire de souche. Dans cette ville, le musulman reste encore intrigant. On y confond arabe et musulman, et on voit ces derniers comme des êtres à barbe qui passent leur journée à prier et qui ne mangent pas de porc. Il n’y a pas vraiment de religion dominante en face. Une église et un temple protestant font office de lieux de cultes, mais ils sont rarement pleins. La croyance existe mais la pratique reste du domaine de l’inconnu. L’église, c’est pour se marier ou se faire baptiser. Alors, lors de nos grands moments religieux à la maison, nos voisins ne comprennent pas toujours ou du moins n’ont pas forcément envie de comprendre. Mais qu’importe, ils nous tolèrent et nous laissent vivre nos vies !

La période du jeûne, malgré toutes nos années sur cette terre occidentale, est toujours restée sacrée même si elle ne ressemble plus vraiment à celle du passé de mes parents en Algérie. Il a fallu réinventer nos traditions avec les us et coutumes locales. Algériens mais pas trop, jeûneurs mais pas de manière ostensible, tel est notre quotidien en France. Même si ces dernières années nos voisins en savent plus sur l’Islam et nos traditions, ils nous regardent encore comme des énergumènes un peu fous de vouloir s’imposer de telles privations. « Mais vous ne pouvez même pas boire ? « , nous demande-t-on chaque année qui passe. « Oui mais ce n’est pas si dur, on vous rassure », répète-t-on chaque année que Dieu fait.

Le Ramadhan chez nous ? C’est un peu du vôtre et beaucoup de celui d’Occident, qui nous rappelle qu’ici nous sommes en France. 4h30, le Fadjr, pas d’adan chanté par le muezzin pour nous appeler à la prière mais juste un rappel sur un réveil ramené d’Arabie Saoudite et vendu sur le seul marché de la ville d’à côté. Il indique froidement que la journée commence, seule notre maison s’illumine à cette heure, nos voisins dorment paisiblement. Leur réveil s’adapte à leur travail et pas à leurs croyances. Alors que nous, nous avons appris à avoir deux rendez-vous matinaux.

Tentation 

Jeûner en France c’est apprendre à résister ! La journée démarre avec son lot de tentation : l’odeur du café du collègue au travail ou sur les terrasses ensoleillées de bon matin. Les premiers effluves de la cuisine préparée dans les cuisines de restaurants ou la couleur affriolante d’une glace dégustée dans les petites ruelles à peine à l’ombre. Ici on ne jeûne pas et ça se sent, mais qu’importe, notre choix est de respecter cette tradition et obligation religieuse qui nous est précieuse. Cela fait plus de 20 ans que nous avons appris à composer avec la laïcité française. Ici les rues sont désertes la journée, pas parce qu’il est l’heure de la sieste mais parce que tout le monde est au travail. Jeûneur ou pas, le travail et sa charge restent identiques au reste de l’année. Il n’y a pas une seule heure pour un repas. Il faut avouer que ces dernières années notre entourage français prend plus en considération notre jeûne. Ils connaissent les dates. Pour preuve, à peine avons-nous jeûné que d’ores et déjà, ils nous demandent quand est-ce que nous ferons les gâteaux de l’Aïd. S’il nous arrive de diner chez eux, tout est préparé halal pour l’heure du Maghreb… Quant aux surfaces de supermarché elles ont toutes leur rayon « Ramadhan hallal » pour le bonheur des quelques familles arabo-musulmanes. Quant aux produits phares – Qalb elouz, el ben, dattes, ou semoule – il y a toujours un marchant d’origine arabe pour nous fournir « le pack Ramadhan ». Mais chez moi, nous n’avons jamais réellement changé nos traditions. Certes nous vivons comme le reste de l’année, tout au long de la journée de jeûne, mais quand vient le soir, notre maison voyage dans notre Algérie chérie.

Gâada… à la maison !

Les soirées chez nous sont restées fidèles au pays de mes parents. Sur la table la chorba préparée il y a quelques heures embaume la pièce, les boureks sont encore en train de frire sur le feu, sur un fond de versets du Coran récités par une chaine du Moyen-Orient. Maman crie après les filles pour qu’elles l’aident à parfaire le ftour. « Vous devriez vraiment apprendre à faire nos plats », nous crie-t-elle, désespérée qu’on ne soit pas assez algériennes pendant cette période. Pendant ce temps, Papa se plonge dans le Coran et médite sur ce qu’il vient de lire. Ici comme en Algérie, chacun à son rôle défini et personne ne le délaisse… Quelques heures avant le ftour, nous nous disputons sur le deuxième plat. Les enfants veulent un plat français ou étranger, aujourd’hui on a juste envie d’une quiche, alors que Maman tente d’imposer un plat très algérien, pour ne pas oublier d’où on vient. Finalement, les enfants gagneront mais réclameront dès le lendemain un plat bien maghrébin, bien adapté à la tradition. Une heure avant, les plaintes des uns et des autres sont interrompues par les cousines venues partager ce repas avec nous. Heureusement le Ramadhan est là pour nous réunir, et il est inconcevable de diner ailleurs qu’avec nos parents.

Une fois repu, papa se lève et se prépare à aller au Tarawih dans la seule mosquée de la région. Nous les femmes, toujours assignées au même rôle, nous nous mettons à tout ranger avant de nous installer autour d’un café et d’un dessert pour discuter, pendant que Maman est absorbée par la dernière série turque diffusé par la chaîne de télévision arabe MBC. Nous refaisons le monde, commentons la difficulté de faire le Ramadhan ici. « En Algérie ça doit être mieux, tout le monde le fait. Ici tu as toujours envie de manger, parce que tout le monde le fait autour de toi », se plaint une cousine alors qu’une autre explique « je n’ai pas pu manger la dernière foi car  j’ai fini le travail à 1h30 du matin. J’étais dégoutée ».

Jusqu’à 1 heure du matin on se remémore les souvenirs de Ramadhan, on s’échange les recettes de cuisine et les astuces pour finir à temps le travail et rompre son jeûne, ou encore les noms de personnes avec qui on pourra partager notre ftour plutôt que de manger seuls. « Dans trois heures c’est terminé, il faut boire mes enfants », rappelle Maman qui a laissé dans le frigo ses mets délicieux pour apaiser nos estomacs gourmands. Dans trois semaines, c’est fini, nous devrons penser à l’Aïd, mais déjà on se demande où l’on va le passer et comment, parce que le le travail et les autres obligations ne nous permettrons peut-être pas de le passer en famille. Allah Ghaleb !