« Un intellectuel c’est quelqu’un qui entre dans une bibliothèque même quand il ne pleut pas » (André Rousssin). Pour ma part, j’aime bien rentrer dans les librairies à Alger, même quand je sais que bien souvent, je ne trouverai que des métrages de livres en arabe traitant de sujets religieux et que bien souvent le libraire n’a rien d’un libraire. Il vend des livres comme il aurait pu vendre des chaussures ou de la vaisselle. Sauf dans quelques rares librairies qui font de la résistance et qui essaient tant bien que mal de ressembler à des librairies.

 L’autre jour, je suis entré dans une grande librairie du centre d’Alger. Il y avait moins de livres que lors de mon précédent passage, mais plus de cartables et de papeterie. J’ai demandé à la caissière le rayon des traductions du Coran. C’était la femme du patron, une dame pas très souriante, martyrisant son chewing-gum, et armée de pas moins de six bagues aux deux mains. Sans même me regarder, elle a appelé un employé pour me guider. Je me suis retrouvé devant un rayon à moitié vide : « Voilà. Y a trois modèles : Le grand, le moyen et le petit ». Il s’agissait bien entendu d’une seule et même traduction. Comme si j’étais venu acheter un vase ou une valise. J’ai eu de la peine à lui faire comprendre que je voulais savoir s’ils avaient des traductions de différents auteurs. Il m’a répondu qu’il ne comprenait pas où je voulais en venir puisqu’il existe un seul Coran. Il était énervé, persuadé que je lui cherchais querelle. J’ai voulu m’adresser à la dame-caissière. Elle hurlait au téléphone. J’ai attendu avant de poser ma question. J’ai eu droit au même étonnement. Je n’ai pas demandé mon reste et me suis dirigé vers la sortie, remarquant au passage le même alignement des mêmes ouvrages dans la plupart des librairies d’Alger: Les volumes en arabe aux titres dorés et les livres de cuisine et de coloriage pour enfants.

 Les seules librairies bilingues, tenues par de vrais libraires, sont de plus en plus rares. Ce sont de hauts-lieux de résistance, défendus par des irréductibles qui s’accrochent à leurs vieilles passions. Les autres ont disparu de guerre lasse, cédant la place aux kébabs ou aux fringues.

 « Pour être libraire aujourd’hui en Algérie, il faut être inconscient », me répète à chaque fois l’un des rares libraires avec qui nous sommes devenus amis. Un ancien instituteur heureux de donner du sens à sa retraite. Son visage s’illumine dès qu’on l’interroge sur un titre. Soit il l’a lu, soit il l’a parcouru, soit il en a entendu parler, soit il attend que vous lui en parliez. Tout sauf du commerce. Il dit que les approvisionnements sont difficiles et qu’ils ne dépendent pas des libraires. Il refuse de vendre les livres « au mètre » faisant allusion aux nouveaux riches qui meublent leurs bibliothèques avec des gros volumes aux titres dorés en arabe et que personne n’ira feuilleter. Il est bilingue mais sa clientèle est en majorité francophone et âgée ajoute-t-il, comme pour déplorer l’absence d’intérêt des jeunes pour la lecture. Il n’est jamais méchant dans ses critiques. Il constate et il souffre ; voilà tout.

 Il dit que si les jeunes ne lisent plus, c’est à cause de la télévision mais que c’est aussi la faute aux enseignants qui eux-mêmes ne lisent plus. Parce que les livres sont chers et qu’il n’y a pas grand choix.

 « Comment voulez-vous susciter des vocations pour le roman ou la poésie quand nos dirigeants sont incultes. Vous rappelez-vous de ce fameux sondage-trottoir lorsqu’on a demandé à nos députés le titre du dernier ouvrage qu’ils avaient lu ? C’était honteux. Toutes les réponses étaient négatives. Il y en avait un qui était très fier de répondre : le Coran ! Pauvre crétin ! Comme si le Coran était une lecture occasionnelle. C’est tout simplement affligeant ».

 Difficile de ne pas être de son avis. Nous avions décidé d’abandonner ce sujet mais nous y sommes revenus aussitôt dès que nous avons parlé du succès du livre de Kamel Daoud : « Meursault : contre-enquête ». Il avait retrouvé une joie instantanée et un plaisir évident à raconter le nombre de fois où il était navré de répondre par la négative à des clients qui cherchaient le livre à succès en cours de réédition. Son visage s’illuminait au fur et à mesure qu’il en parlait. Il en avait écoulé une centaine en une journée, comme jamais cela ne lui était arrivé dans sa vie de libraire. Il avait connu Malek Haddad, Kateb Yacine et tant d’autres. Il se voulait rassurant comme pour s’empêcher de désespérer de notre jeunesse. Je m’attendais à ce qu’il évoque ce fameux imam qui souhaitait la mort pour Kamel Daoud estampillé apostat. Le connaissant, j’avais compris qu’il ne voulait pas parler des questions sans intérêt. Il est toujours positif.

 « Rendez-vous compte me dit-il, qu’avec un écrivain algérien, un éditeur algérien et un imprimeur algérien, on a frôlé le Goncourt. Ça n’est pas merveilleux ça ? Personne ne nous attendait, hein ? »

 Il exultait littéralement, comme si on avait obtenu le Goncourt. « On nous fait passer pour des ânes. Nous n’avons plus de grands médecins, de grands auteurs, de grands musiciens. On nous dit que nous sommes tous corrompus, que nous ne pensons qu’à manger, acheter des voitures ou construire des maisons à étages, que nos étudiants sont nuls puisqu’on va se soigner les dents en Tunisie. Quand je pense qu’à la Fac d’Alger les étudiants tunisiens venaient étudier chez nous. C’est lamentable ! »

 Malgré mes tentatives pour le faire parler livres, il me ramenait immanquablement vers la situation générale du pays. Une librairie qui disparaît pour laisser place à un marchand de kebabs ou de pizzas n’est pas une anomalie en soi. Mais il déplore aussitôt l’état calamiteux des librairies encore en vie et le peu de titres disponibles dans les deux langues. Je lui concède que le libraire ne peut à lui seul donner le goût de la lecture ajoutant que cela doit commencer dès la petite enfance. Il me répond que la qualité de l’enseignement est déplorable parce que les bas salaires proposés aux enseignants n’attirent pas grand monde. Un vendeur à la sauvette gagne plus qu’un professeur de lettres et un mauvais plombier nettement plus qu’un professeur de sciences. Il plaint les enseignants, méprise les députés et déteste les nouveaux riches. Il dit ce qu’il pense.

 Chaque fois que je rentre dans cette librairie, je sais que je referai le monde avec mon libraire et que nous finirons par aborder les mêmes sujets de conversation. Ni lui ni moi ne sommes pessimistes. Bien au contraire, nous sommes toujours à l’affût de la petite nouvelle qui va faire plaisir ou de la dernière anecdote qui prouve que rien n’est perdu et que tout peut repartir du bon pied. Lui et moi, nous n’aimons pas les critiques trop faciles. Il faut dénoncer sans concession, applaudir sans complaisance et appeler un chat un chat. Le rappel du passé n’a rien à voir avec la nostalgie, de même que parler de la réussite de nos voisins n’a rien à voir avec la provocation ni avec la jalousie.

 J’ai toujours du plaisir à lui rendre visite de temps en temps. Ce sont de courts instants de lucidité qui font du bien. Des piqures de rappel qui maintiennent l’espoir. Mais dès que je prends congé de lui et que je me replonge dans la foule, le bruit, les nids de poules dans l’asphalte, les trottoirs chaotiques, les autobus laids et sales, les fautes d’orthographe sur les enseignes, les mannequins hideux dans les devantures et les broches à kébab et à poulets qui brassent les gaz d’échappement, je me dis que décidément, quelque chose ne tourne pas rond.

 Aziz Benyahia

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