Dimanche 21 juin 2015. Quatrième jour de Ramadhan. Un chef-lieu communal dans la région de Ouaguenoun, wilaya de Tizi-Ouzou, en Kabylie (1). 11h. L’agglomération est plutôt mouvementée. Hommes et femmes, vieux, jeunes et moins jeunes font leurs courses. Au niveau d’un arrêt de bus desservant la Kabylie maritime, sis à l’intérieur d’une cité résidentielle, l’affluence de voyageurs est remarquablement importante. La présence féminine y est considérable. Les vieilles femmes avec leurs foutas, coiffées de foulards kabyles, et les jeunes filles décontractées représentent la moitié du flux. La mixité en cette contrée réputée être l’une où la femme est la plus émancipée dans le pays n’est visiblement pas un simple cliché.

Attendant, tour à tour, que leur fourgon se remplisse avant de démarrer, les transporteurs s’abritent des morsures de l’astre du jour à l’ombre des immeubles et des arbres. Qui lèvre supérieure relevée par une boule de chemma, chique typiquement kabyle, qui cigarette au bec ou en main, ils causent, autour d’une bouteille d’eau minérale suante, de tout et de rien. Surtout du temps et de la plage. « As-tu été hier à la plage ? », demande un jeune transporteur, en tee-shirt blanc, pantacourt noir et Ray Ban à son collègue. Celui-ci rétorque : « Non. Je pense que Moh y a été ». « Où est-il justement ? », enchaîne le premier. « Le voilà en train de casser la croute », répond le second en pointant du doigt un Renault trafic à l’ombre d’un eucalyptus, avant d’héler Moh : « Tu n’as pas encore terminé ton sandwich ? On dirait que tu es en train de manger un bœuf entier ! ». « Je l’ai terminé. Je fais une petite sieste. Foutez-moi la paix », lance froidement, d’une voix aigüe, Moh de l’intérieur de son véhicule. «Dis Moh, Tu t’es baigné hier à Tigzirt ? », lui demande encore le jeune transporteur aux Ray Ban. « Il faisait frais. J’y ai juste fait une petite balade. Il y avait tout de même un monde fou. Pouvez-vous me foutre la paix un instant ? », répond Moh, importuné.

Les jeûneurs côtoient les non-jeûneurs

Au fil des minutes, l’on oublie qu’on est en plein mois de carême. La porte cadenassé d’un local d’en face, portant l’enseigne ‘Fast food’, est là pour nous le rappeler. « Il n’y aurait pas un café ouvert dans les environs », leur demande-t-on. « Si. Vous suivez cette rue, et juste en face vous avez des locaux. C’est celui où il y a une enseigne ‘Bar’. La porte donnant sur la rue principale est fermée. Il faut passer par derrière », indique l’un des transporteurs en montrant du doigt le chemin. On suit l’itinéraire indiqué, et on accède à la place du marché. Les endroits ombragés de la vase plateforme sont tous occupés par des grappes d’hommes. Jeunes et moins jeunes sirotent paisiblement leurs cafés ou se rafraîchissent le gosier avec une bière bien fraîche à l’intérieur de leur véhicule aux portières ouvertes. La présence de ces non-jeûneurs, ne semble pas déranger outre-mesure les passants, dont des couples de vieillards, qui transitent lentement et indifféremment par là.

Un flux incessant de citoyens s’engouffrent et en ressortent à travers une petite porte au milieu d’une clôture de fortune. L’accès donne directement sur une terrasse équipée de quelques larges tables entourées de chaises. Une quinzaine de personnes occupe les lieux. Sandwich en main pour les uns, assiettes bien remplies, gobelet de café ou boisson rafraîchissante pour les autres, l’ambiance rappelle celle des terrasses des restaurants de la place Emir, au cœur d’Alger, les jours de printemps bien ensoleillé ! Voire meilleure. « Ici, on vend même de l’alcool à emporter », indique Mourad, la trentaine, en alternant gorgées de café et bouffées de cigarette. « Il y a quelques années, j’ai travaillé pendant le Ramadan dans un petit café situé pas loin de la place du 1er mai à Alger. Peu avant l’adhan (appel du muezzin à la rupture du jeûne, NDLR), alors que nous mettions tout en place en prévision de la soirée, un habitant du coin s’est aperçu que j’avais chiqué. D’apparence tchitchi, le jeune homme était finalement intégriste. Il a foutu le bordel. Et lorsque les passants se sont regroupés autour de nous, ils ont failli me lyncher. Heureusement que le propriétaire du café est intervenu et a pu calmer les esprits en prétextant une maladie. Le lendemain, j’ai pris mes bagages et j’ai décidé de ne plus travailler hors Kabylie durant le Ramadan », se rappelle tristement le compagnon de Morad, ouvrier de son état, à la mine frêle.

L’Etat seul inquisiteur

Midi passé. Le flux de non-jeûneurs devient plus important. Beaucoup sont vêtus de combinaison de travail, visiblement ouvriers et mécaniciens. Quelques visages ne sont pas étrangers. Ce sont en fait des transporteurs qu’on avait vu à l’arrêt de bus, venus y prendre leur déjeuner. Ils s’engouffrent à l’intérieur de la salle qui fait office de café-restaurant. Le menu n’est pas très varié. Mais, il n’est pas mal non plus. En gros, les « déjeuneurs » ont le choix entre des frites, des omelettes, de la tchektchouka, des merguez et des escalopes de poulet. Un plat frite-omelettes plus un soda petite bouteille, assortie bien évidemment d’un café, est à 280 DA. « C’est un peu cher, mais c’est tout de même compréhensible. Le propriétaire risque gros. Non seulement, il ouvre durant le Ramadan, mais il n’a pas de registre de commerce. En plus, il vend de l’alcool clandestinement », explique un client. L’on apprend, que deux autres cafés ayant des registres de commerce, ouvrent discrètement dans les environs. Mieux, il y a même des bars qui servent sur place. « Si vous voulez prendre de l’alcool sur place, vous n’avez qu’à vous rendre dans un villages pas loin d’ici. Les bars y ouvrent le plus normalement du monde », indique Morad.

Une pratique bien ancrée

Décidément, la tolérance dans ce coin perdu de la Kabylie n’est pas un vain mot. Mais une pratique bien ancrée. Aucun des jeûneurs abordés dans les environs immédiats du café-restaurant, ne stigmatise ses concitoyens non-jeûneurs. « Chacun est libre de faire ou ne pas faire carême. Le jeûne est par essence synonyme d’abstinence. Si tout est fermé, on ne jeûne pas par abstinence, mais plutôt par contrainte », estime un quinquagénaire, fonctionnaire de son état. Ici, s’indigne-t-on, le seul inquisiteur est l’Etat. « Jeûner ou pas ne fait ni chaud, ni froid à personne. A Tikobaïne (chef-lieu de daïra de Ouaguenoune, NDLR), les cafés, restaurants et bars ouvraient normalement durant le Ramadan. Mais depuis l’ouverture du commissariat de police, tout a changé. Les quelques commerçants qui ouvrent encore le font discrètement », regrette un marchand de fruits et légumes.

Exemple de tolérance, ces villageois rêvent du jour où les commerces ouvriront de manière ordinaire durant le Ramadan. En attendant, ils continueront à fréquenter ces estaminets « illicites » vis-à-vis des lois de la « République », mais légaux aux yeux des citoyens. Faisant partie du paysage urbain ou villageois depuis la nuit des temps en Kabylie, ces lieux sont l’expression d’une laïcité profondément ancrée chez ces montagnards modèle de tolérance.

  • 1) Nous avons évité de citer le nom de cette commune de crainte de lui attirer les foudres des pouvoirs publics et forces obscurantistes.
Notez cet article