L’actualité économique et politique récente  a souvent mis en scène les deux hommes réputés «les plus riches d’Algérie» dans des postures concurrentes. Les deux personnalités les plus en vue du patronat algérien incarnent aussi deux «modèles économiques» dont les contours se précisent au cours des dernières années.

Après la bataille engagée voici deux ans pour la conquête du FCE, la compétition entre Issad Rebrab et Ali Haddad semble s’être déplacée désormais vers le domaine des  médias ou chacun des deux principaux conglomérats privés du pays cherche à renforcer son influence. Déjà propriétaire du quotidien Liberté, le patron de Cevital vient de faire l’acquisition du groupe El khabar pour un montant, dit on, de quatre milliards de dinars. Ali Haddad avance également  ses pions dans les médias depuis plusieurs années. Après avoir créé  Wakt El Djazaïr et Le Temps d’Algérie, il a investi de façon très conséquente dans la télévision via Dzaïr TV et Dzaïr News. Si les deux patrons algériens entretiennent donc clairement des démarches concurrentes, aux frontières très floues entre l’économie et la politique, ils développent aussi des modèles économiques et surtout des «stratégies internationales» que tout semble séparer de façon croissante.

Issad Rebrab, un homme pressé

Issad Rebrab est un homme pressé. Le message principal qu’il adresse aux  décideurs algériens est que le «temps est une denrée rare». Il «joue contre nous», dit-il, parce que d’ici 2025, «nous serons 50 millions d’habitants, nous aurons probablement épuisé nos réserves de pétrole et qu’il ne nous reste plus beaucoup de temps pour diversifier  notre économie».

Pour  créer des emplois, le patron de Cevital a des idées. Le personnage et son groupe sont une infatigable usine à projet. Il y a d’abord les activités qui fonctionnent déjà très bien et qui ont permis au chiffre d’affaire d’augmenter au rythme vertigineux de 37% par an depuis 1997. Le premier groupe privé algérien pèse, aujourd’hui, 3,5 milliards de dollars et exporte 70% de son verre plat ainsi que 600 000 tonnes de sucre par an.

 Cevital, une ambitieuse stratégie de développement international

Au cours des dernières années, le groupe Cevital s’est lancé dans une ambitieuse stratégie de développement international.  «La crise en Europe est une opportunité unique telle qu’il ne s’en présente qu’une seule en un siècle. On peut aujourd’hui aller faire son marché en Europe et acheter à bas prix des entreprises qui permettront de transférer du savoir faire et de la technologie», affirme Issad Rebrab. Une démarche qui s’est traduite par les acquisitions  de plusieurs entreprises européennes : Oxxo , Fagor Brandt et Lucchini sont tombées successivement dans l’escarcelle du groupe en à peine quelques années.

La stratégie  mise en œuvre  est résumée par la notion en vogue de «colocalisation». «En rassemblant la production de deux sites, l’un en Europe, l’autre en Algérie, on crée une unité de taille internationale, capable d’être compétitive sur le marché mondial», explique Issad  Rebrab, qui précise que «les retombées en Algérie des investissements réalisés à l’étranger seront considérables et sans commune mesure avec les transferts réalisés». L’actualité semble  clairement lui donner raison. En décembre dernier, on annonçait  l’entrée en production de l’usine OXXO de Bordj BouArreridj, un investissement de 200 millions de dollars qui devrait créer à terme près de 3000 emplois directs. L’actualité du mois d’avril pour le groupe Cevital, c’est  surtout l’inauguration prochaine de «deux méga- usines à Sétif» qui «n’auraient jamais existé sans l’acquisition à l’étranger des marques Brandt et qui vont créer également plusieurs milliers d’emplois en Algérie», soutiennent les conseillers du patron algérien.

L’ascension fulgurante de Ali Haddad

L’ascension de Ali Haddad a été encore plus fulgurante que celle de son aîné. Après avoir démarré modestement sa carrière d’entrepreneur par la gestion du restaurant familial à Azzefoun, Ali Haddad se lance, en 1988, dans le BTP et crée l’ETRHB.  Au gré des marchés publics, il a bâti un groupe incontournable dans le domaine du BTP en Algérie. De 2 000 salariés en 2005, ETRHB est passée à 15 000 en 2015. Depuis 1988, l’homme s’est lancé, tous azimuts, dans des activités diverses: la presse mais aussi le football en rachetant le club USM Alger; la santé grâce à un partenariat avec l’américain Varian. Au cours des derniers mois, les médias nationaux lui ont également prêté  des ambitions dans le transport aérien, voire dans le secteur pétrolier…

Quelle stratégie pour l’ETRHB ?

Jusqu’à une date récente, on ne connaissait pas de stratégie internationale au groupe dirigé par Ali Haddad. Les commentateurs les mieux disposés à l’égard du «roi du BTP» considéraient qu’aucun pays émergent ne peut se développer sans disposer de grandes entreprises privées spécialisées dans ce domaine. Évoquant les précédents  célèbres des  entreprises coréennes, chinoises, turques et même égyptiennes du BTP, qui ont souvent fait office de locomotives pour le développement économique de ces pays, ils conseillaient au patron algérien, dans un contexte favorable à une telle démarche, des acquisitions ciblées en Europe dans le but de renforcer le niveau de performance de son groupe.

Le roi du BTP aime les hôtels de luxe

Si on en juge par des informations récentes, ça ne semble pas être le chemin emprunté actuellement par M Ali Haddad. Pour l’heure, l’aspect le plus concret de la «stratégie internationale» du groupe dirigé par le patron du FCE consiste apparemment à…acquérir des hôtels de luxe à Barcelone, en Espagne.

Selon la presse espagnole, Ali Haddad s’apprête à acheter le Gran Hotel La Florida, sur les hauteurs de la ville, et l’Hôtel Miramar Barcelona, non loin du front de mer. A la suite de cette transaction, nous explique-t-on, M. Ali Haddad sera propriétaire de trois grands hôtels à Barcelone. En effet, en 2011, il avait déjà racheté le célèbre Hôtel Palace pour la bagatelle de 80 millions d’euros.

Quel modèle pour les patrons  algériens ?

Les acquisitions à l’étranger d’entreprises industrielles  réalisées au cours des dernières années par Issad Rebrab lui ont valu, déjà, une vraie  popularité auprès du grand public dont l’amour propre national est certainement flatté par la réussite économique de cet entrepreneur algérien si favorablement médiatisé de l’autre côté de la méditerranée. Ce n’est cependant sans doute pas l’aspect le plus important de la stratégie mise en œuvre par le patron de Cevital. Entre les deux «modèles économiques» incarnés par Issad Rebrab  et Ali Haddad, il n’y a pas photo. Le succès de la stratégie internationale du groupe Cevital n’est pas forcément garanti. Elle a au moins  le mérite de porter une ambition industrielle pour notre pays qui, il faut le souligner, est d’ailleurs reconnue et «validée» par son système institutionnel. Cevital est, pour l’instant, la seule entreprise privée à avoir été autorisée  par la Banque d’Algérie à transférer des capitaux pour réaliser des investissements à l’étranger.

Quand au «modèle» économique porté par le groupe dirigé par M.Ali Haddad, il a certainement besoin d’être au moins «réorienté» très sérieusement. Les profits tirés de la réalisation des marchés publics en Algérie peuvent-ils servir à des investissements  dans hôtellerie de luxe en Espagne dont on ne voit pas clairement l’intérêt pour la collectivité nationale ? Bien sûr, M. Haddad fait ce qu’il veut de «son» argent. Mais il est quand même président du FCE. Non ?

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