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« L’étranger est peut-être un ami que vous ne connaissez pas encore », dit un célèbre proverbe dont on n’a pas  identifié la provenance. Mais, en Algérie, ce genre de proverbes n’a pas pignon sur rue. Pourquoi ? Pour la simple raison que les rues de notre pays ne sont pas fréquentés par des étrangers. Nos « houmas » sont des univers clos, sous quarantaine et peuplées que par des gens comme nous, qui nous ressemblent, qui parlent notre langue, qui partagent nos croyances, nos bêtises et, surtout, nos certitudes. Les autres, les étrangers, rien! Notre milieu social, politique et juridique ne leur prévoit aucune place. Pis, aucune légitimité. 

« H’na les Algériens ! », c’est la seule devise que nos jeunes savent entonner à longueur de journée pour donner un sens à leur existence. Des jeunes qui ne connaissent pas l’autre, qui n’échangent pas avec les autres humains de cette terre pour la simple raison qu’ils vivent dans un pays « fermé ». Oui, excepté Skype, Facebook, Twitter, Youtube, la parabole, tout est fait pour empêcher les Algériens de connaître l’étranger, de se faire connaître du monde et de communier avec les autres, ces êtres aussi étrangers qu’étranges.

Pour rencontrer des humains d’autres latitudes, l’Algérien a deux solutions : faire preuve de patience avec la connexion d’escargot d’Algérie-Télécom ou enfourcher les vagues de la grande bleue à ses risques et périls. Avec notre passeport vert, nous pouvons à peine visiter 47 pays. C’est l’un des pires passeports dans le monde. Une véritable condamnation. Une terrible contrainte. Dans le monde entier, on nous impose des visas, des autorisations et je ne sais quoi. Et quand, l’obstacle du visa est surmonté, il faut se mesurer ensuite à la cherté des prix des billets d’avion. Pour rejoindre Paris et la France, là où se trouve notre plus importante diaspora, l’Algérien paie le même montant qu’un européen pour…Tokyo !

Pas de visa, pas d’argent, et pas de billet d’avion. Nous sommes enfermés sur nous-mêmes, nous ne parlons que notre langue, nous ne goûtons que notre cuisine, nous ne fréquentons que nos voisins et le monde s’arrête là où commence la vie. Cette autarcie fait de nous les prisonniers de la mondialisation, les parias du monde moderne. Une exclusion qui donne naissance à un conservatisme, un fanatisme et une violence sociale inouïs. Nos seuls exutoires sont le Web et la… Tunisie.

De plus, il n’y a presque personne qui daigne nous rendre visite. Selon les statistiques les plus fiables,  la population étrangère en Algérie est d’à peine 325 000 personnes. Ce chiffre datant de 2008 et établi suite à l’étude réalisée par Mohamed Saïb Musette, sociologue au Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (CREAD), n’a pas beaucoup bougé depuis. Ces étrangers sont pour la majorité des expatriés qui travaillent et s’enferment dans des sites de production et autres bases de vie quadrillées. Presque aucun contact avec la population algérienne. Plus de 40 % des travailleurs étrangers sont des ouvriers chinois. Beaucoup de ces derniers habitent dans des campements et sont protégés par les services de sécurité. Pourquoi ? Parce qu’ils ont été à maintes reprises agressés, molestés et tabassés par des Algériens qui continuent à considérer l’étranger comme un ennemi potentiel.

L’étranger est si méconnu en Algérie qu’il devient rapidement une source de crainte, de danger et, par ricochet, de haine. Les souffrances terribles et inqualifiables brimades, dont sont victimes les migrants sub-sahariens, témoignent parfaitement de cette réalité amère. Aujourd’hui, en 2015, dans plusieurs villes algériennes, un étranger est vu comme un extraterrestre. En 2015, de nombreux Algériens n’ont jamais croisé un étranger de leur vie. Ils le voient à la télé, sur Internet, pas plus!

Et lorsqu’ils le croisent au détour d’une rue, cela s’apparente à « une rencontre du troisième type ». Un peu à l’image d’un certain Christophe Colomb avec les Indiens d’Amérique. Comme notre maitrise des langues étrangères est quasi nulle, toute communication avec un étranger tourne à la suspicion.  Dans un pays où l’école n’apprend pas la diversité, où les autorités diabolisent toujours l’étranger en criant en permanence au complot, où les décideurs sacralisent le nationalisme étroit au détriment du cosmopolitisme, un étranger est toujours cet ennemi qui vient nous spolier de quelque chose.  Sans une nouvelle vision de la relation avec autrui, aucune modernité n’est envisageable dans notre pays. Le jour où l’étranger cessera d’être un extra-terrestre dans nos villes et agglomérations, nous pourrons enfin nous frayer une petite place dans ce vaste monde.