Maissa Bey, écrivain algérienne

Par Kheireddine Lardjam (Metteur en scène algérien Directeur artistique de la compagnie Oranaise « EL Ajouad »)

Je croyais ne jamais avoir l’occasion de raconter un jour sur scène cette histoire de l’Algérie depuis l’indépendance à nos jours car j’en redoutais le nationalisme. Et puis, j’ai découvert «Bleu Blanc Vert» de Maissa Bey.

Ce texte s’est imposé à moi pour donner naissance à un nouveau projet qui a balayé mes anciens doutes. Ce qui m’a profondément touché lorsque j’ai lu ce texte pour la première fois, c’est le mélange de douceur et de cruauté que j’y ai trouvé.

Je veux mettre en scène ce texte avec le désir de revenir sur les chemins de mon enfance et plus loin encore. Revisiter le passé pour éclairer ou tenter d’éclairer le présent.

Bleu blanc vert est une histoire d’amour entre Ali et Lilas, un homme et une femme, un jeune Algérien et une jeune Algérienne. Âgés d’une douzaine d’années au moment de l’indépendance, tous jeunes Algériens, ils ont d’abord été Français et pétris de culture française. Premier déracinement à l’intérieur de leur propre pays : passer d’une école française à une école algérienne, mais la culture française reste vivace (en dehors des difficultés à changer le système scolaire), pour elle à cause de son amour pour la littérature (diffusée principalement en langue française), pour lui qui va devenir avocat parce que sa langue de plaidoirie est « naturellement » le français.

La première difficulté pour les enfants qu’ils sont lors de l’indépendance est de comprendre ce basculement linguistique et culturel, un peu forcé mais passage obligé et légitime pour ce tout jeune pays afin d’affirmer sa nouvelle identité après 132 ans de colonisation. Sauf que tout au long du roman, les deux personnages n’ont de cesse de constater que cette double culture constitue leur identité et qu’à vouloir chasser l’une et trop affirmer l’autre, ils se perdent. Ainsi ils sont partagés entre deux langues, deux cultures, et la langue française malgré les lois reste très présente, elle n’est pas « évacuée » du jour au lendemain.

Ce n’est pas un texte politique, tout est ancré dans le quotidien des deux personnages principaux et de leurs familles : problèmes journaliers, difficultés, joies, peines, et derrière tout ça, on va poindre l’évolution de ce pays et notamment une dénonciation des abus de la jeune république socialiste, de la corruption, ainsi qu’une remise en question des traditions.

Derrière le côté presque banal des personnages, pas exaltés, pas caricaturaux, pas indifférents, simplement vivants, on sent leur bouillonnement, leurs contradictions, leurs désirs, leurs rêves confrontés à la réalité.

Le mode de narration du roman qui donne la parole successivement à l’un et à l’autre permet de sentir combien ils s’aiment mais aussi se différencient, s’opposent, se taisent, se réconcilient. Roman sur la difficulté d’aimer, qui plus est dans une société partagée entre la culture française, qui exalte l’amour, et la « tradition » où le mariage est surtout une promesse de renouvellement des générations avec des espaces bien définis : aux femmes le foyer, les enfants ; aux hommes l’extérieur, le travail, les cafés. Le roman raconte comment ce couple évolué va s’accommoder de la tradition, comment ils vont essayer de bouger la place traditionnelle de l’homme et de la femme, avec des succès et des échecs.

Leur relation est comme une métaphore de l’évolution de la toute jeune république socialiste, leur immeuble en représente le cadre. Ils ont envie de construire, leur amour, leur vie, leur pays, leur état, malgré tous les obstacles. Cet immeuble est le symbole de l’Algérie qui se construit, un immeuble neuf au moment de l’indépendance, bâti par les Français, occupés par des Algériens, flambant neuf, moderne, plein de promesses au début et qui va se détériorer au fur et à mesure. Cet immeuble dont les habitants vont progressivement se désintéresser des parties communes pour ne plus s’occuper que de leurs appartements. Et ils rentrent vite chez eux, ils disent bonjour à tout le monde et puis ils ne disent plus bonjour, ils se parlent et puis ils ne se parlent plus. Les femmes continuent cependant à aller les unes chez les autres presque tout le temps, à communiquer. Et puis un jour, les habitants vont remettre à neuf l’immeuble ensemble, dans un grand élan collectif qui va susciter l’espoir, espoir vite déchu.

Ali et Lilas ne sont pas nés dans cet immeuble, ils l’ont habité peu avant ou juste après l’indépendance, c’est leur nouveau pays, leur nouveau territoire, ils vont l’aimer, le détester, vouloir le quitter, s’y enfermer. Et même s’ils le quittent finalement, il n’est pas facile à lâcher, ils y ont toute leur vie, tous leurs souvenirs.

Le challenge de l’adaptation est de faire dialoguer, même symboliquement, des personnages qui s’expriment dans le roman l’un après l’autre, qui dialoguent à distance. Est-il possible de les faire dialoguer dans le même espace / temps ? Leurs places sont-elles inamovibles ? La voix de l’homme et celle de la femme peuvent-elles se mêler ?

Garder la simplicité du roman qui en fait sa force, d’une histoire d’amour singulière entre un homme et une femme, au caractère universel, mais dans un pays tout neuf, complexe, sur trente ans. Deux personnages, deux voix, qui se racontent, qui racontent une histoire simple, qui racontent la grande histoire.

Donner à entendre une des plus belles voix de l’Algérie aujourd’hui.

Comment assumer la difficile mission d’être la première génération d’un peuple libéré du colonialisme ? Comment vivre dans une société déchirée entre modernité et traditions ? Ces questions circulent dans bien des esprits, dans de multiples circonstances. Elle se décline de mille et une manières. Elle rôde en moi constamment, profondément. A travers ce projet j’essaye aussi de répondre à cette question que les Algériens se pose aujourd’hui: qu’avons-nous fait de nos quarante ans d’indépendance? Et c’est dans ce « nous » que je veux inscrire l’histoire des deux personnages principaux.

J’ai voulu choisir cette question brûlante et dérangeante pour notre société. Non pas pour y apporter une réponse, mais pour qu’elle provoque mille questions chez le spectateur qui choisira, lui, ses réponses personnelles. La question, je l’ai choisie principalement pour son absence aujourd’hui dans la marche de la société algérienne vers un avant dont on ne sait toujours pas si il est en progrès.

La première motivation donc de ce projet, c’est l’envie, urgente, impérative, de raconter l’histoire d’un peuple, et de donner à voir le souffle de sa nouvelle espérance. Et il n’est donc surtout pas question de faire l’impasse sur les contradictions et les difficultés.

A ces questions, l’auteur tente d’y répondre à travers ses deux héros dont le monologue intérieur montre une vision intimiste de l’histoire, celle de l’Algérie et de son passé postcolonial. Le texte de Maïssa Bey est un nouveau témoignage contre l’oubli des affres du passé algérien.

C’est avec ces deux personnages que le spectateur parcourt une tranche de l’Histoire. Voix intimes, voix secrètes, elles nous sont données à entendre dans la succession du « Elle » et du « Lui » qui ouvrent chaque chapitre, comme autant de plongées dans deux journaux intimes.

La mise en scène s’attachera justement, en stylisant la réalité, à conduire le spectateur vers l’univers intérieur des personnages. Même si les deux monologues se succèdent les deux personnages seront présents sur scène tout au long du spectacle.

Une adaptation pour le théâtre que je confie à Christophe Martin : le rythme de son écriture et la profondeur de l’émotion qui se dégage de ses textes sont pour moi les fils tendus vers les corps des interprètes et l’âme de ce projet. Je conçois le spectacle non comme une adaptation du roman de Maissa Bey, mais comme un de ses prolongements. L’adaptation sera la rencontre entre les envies de Christophe Martin et les miennes, à la croisé aussi de nos cultures et de nos chemin respectifs.

L’adaptation, tel que nous la concevons, me paraît très riche en possibilités d’exploration théâtrale.

Morceaux choisis du roman

« Encore une séquelle de guerre. Tous nos pères sont des héros. Forcément sublimes. On ne nous permet pas de l’oublier. Chaque commémoration, chaque slogan, chaque discours nous le rappellent. Nous devons nous montrer dignes du sacrifice de nos aînés. De ceux qui ont écrit l’histoire. Sang des martyrs et larmes des mères. »

« Elles me hantent, ces femmes assises, immobiles, sans projet autre que celui d’être ramenées chez elles par leur mari. Je ne pense pas que cette pratique existe encore aujourd’hui. Pas même dans les douars les plus reculés. Mais il y a d’autres attentes. Tout aussi éprouvantes. Tout aussi humiliantes. D’autres façons d’aliéner un individu. Et peut-être même au nom de l’amour. »

« Bleu Blanc Vert » de Maiss Bey, mis en scène par Kheireddine Lardjam sera créée le 21 janvier 2009 au Théâtre Régional d’Oran.

Comments

Hayat |96.21.37.xxx |2008-12-01 14:33:12

Peut on dire que nous avons vécu à la lisière de la diver CITÉ ou à la
lisière de l’indivi DUALITÉ ??

Je suis certaine que la représentation de ce projet théâtral permettra de prolonger le récit de Maissa en explorant des domaines émotionnels très forts et intéressants.

Car son œuvre nous interpelle au plus profond de nous, sur des questions essentielles comme les espoirs suscités par la richesse culturelles tissée à travers notre histoire, et la diversité qui nous à façonné au fil du temps.

Après tant de rapports passionnels et complexes, quel est le bilan que peuvent tirer Ali et Lilas aujourd’hui