Depuis six jours, le tout petit Etat du Qatar compte un nouvel émir à sa tête. Le nouvel homme fort de la pétromonarchie qatarie s’appelle cheikh Tamim. Et le second fils de l’ancien émir Hamad Ben Khalifa Al Thani et de sa très influente seconde épouse cheikha Moza n’entend pas faire de la figuration, notamment en matière de gestion des dossiers internationaux. Depuis son accession au pouvoir, les spéculations vont bon train sur l’avenir des relations qu’entretient le Qatar avec ses voisins arabes, ses alliés occidentaux et le reste du monde. Analyse.

Physiquement, la ressemblance est frappante : une grande taille et une moustache noire qui barre le visage. Mais la politique diplomatique de cheikh Tamim, désigné comme le successeur de son père Hamad Ben Khalifa Al Thani, après que celui-ci ait décidé de renoncer de lui-même au trône mardi 25 juin, s’apparentera-t-elle à celle menée sous l’ère du père ? Car, oui, depuis l’arrivée aux rênes du minuscule Etat qatari de cheikh Tamim, beaucoup s’interroge sur le devenir des relations diplomatiques du Qatar avec le reste du monde.

« Une aubaine pour l’Algérie »

A commencer par les analystes algériens. Dans une interview accordée dimanche au quotidien Liberté, la consultante sur les questions de développement international à l’Observatoire des pays de la mer Noire, de la Méditerranée et du Golfe, Soraya Djermoun a soutenu que le nouvel émir « ne portera pas le même regard que son père » sur l’Algérie qui « devra se montrer créative pour pallier l’absence de cheikh Khalifa Al Thani, car les paradigmes de la relation vont incessamment bouger ». « Afin d’éviter de tomber dans une tendance platonique, j’estime qu’il sera souhaitable d’étoffer la coopération commerciale qui reste timide au regard du potentiel, créer une réelle correspondance du mangement des enjeux énergétiques afin de rassasier les appétits de rivalité, ouvrir de nouveaux chemins d’interconnexion autour de la culture ou l’éducation. Tout ceci permettra un meilleur abordage des problématiques stratégiques et d’actualité. La période de flottement au Qatar est une aubaine pour l’Algérie qui peut reprendre la main sur bon nombre de thèmes et inspirer le mouvement, tout en renouvelant les concordants entre Alger et Doha », a-t-elle poursuivi.

Au Moyen-Orient, si le nouvel émir du Qatar maintiendra le cap de la politique de son père, il tempérera dans le même temps l’agressivité de sa diplomatie, considère Soraya Djermoun. « Dans la régionale Mena, les cartes seront à recomposer : son action hyperactive n’a pas contenté le plus grands nombres de ses confrères, d’autant que ce renouvellement pacifique de génération au Qatar vient mettre une pression d’image et de morale sur les régimes en place afin de faire leur propre lifting », a-t-elle expliqué sur les colonnes de Liberté. Et dès son discours à la nation, marqué par un ton d’ailleurs modéré et conciliant, donné mercredi soir, soit au lendemain de son intronisation, cheikh Tamim a tenu à s’inscrire dans la rupture vis-à-vis de l’ex-dirigeant du Qatar. Il a ainsi dit vouloir de bonnes « relations avec tous les gouvernements et tous les pays », ne mentionnant nullement le conflit en Syrie, dans lequel son père a ouvertement pris position. Contrairement à lui, cheikh Tamim ne semble pas vouloir s’afficher comme un soutien publique aux forces rebelles. Et en bon rassembleur, cheikh Tamim a dit « rejeter la division des sociétés arabes sur une base confessionnelle », dans une référence aux tensions inter-religieuses entre sunnites et chiites.

« La même politique mais avec moins d’agressivité »

Fin connaisseur des monarchies du Golfe, l’analyste émirati Abdelkhaleq Abdallah, voit dans ce premier discours officiel la volonté du plus jeune souverain de la Péninsule arabique de se retirer quelque peu de certains dossiers brûlants. Le rôle prépondérant joué par le Qatar dans les pays du Printemps arabe, y compris en Syrie, « va s’atténuer en l’absence des deux pivots de la diplomatie qatarie: l’ex-émir et son Premier ministre », cheikh Hamad Ben Jassem Al-Thani, connu pour son franc-parler et sa politique agressive, explique en somme Abdelkhaleq Abdallah.

Il est encore trop tôt pour envisager une redistribution complètes des cartes par le nouvel émir. Pour l’heure, il faut plutôt s’attendre à une poursuite de la politique menée par son père, assure l’analyste politique du Brookings Doha Center, Ibrahim Charqieh, pour qui « cheikh Tamim a sciemment évité de parler des dossiers épineux, y compris le conflit syrien, mais il a réaffirmé les constantes de la politique arabe du Qatar, dont le soutien à la question palestinienne ». Et d’ajouter: « il est normal qu’il mette l’accent sur des questions de politique interne dans son premier discours aux Qataris, qui viennent de lui prêter allégeance ». « La politique tracée par cheikh Hamad Ben Khalifa sera maintenue mais dans un style différent après le départ de Hamad Ben Jassem », a-t-il indiqué, rappelant que le ministre d’Etat aux Affaires étrangères, Khaled al-Attiya, devenu chef de la diplomatie dans le nouveau gouvernement, « gérait depuis des années les grands dossiers de la région ». « Ce sera la même politique mais avec moins d’agressivité », conclut-il