315 enfants tués à Gaza depuis le début de l’opération Bordure Protectrice. Des images insoutenables de cadavres déchiquetés, relayées en continu par les médias et les réseaux sociaux ; des tragiques histoires de vies brisées et de parents dévastés : les enfants de Gaza sont au cœur de la couverture médiatique du conflit.

Des journalistes dénoncent le meurtre des enfants de Gaza

Ces derniers jours, plusieurs journalistes ont tourné le dos à la neutralité que beaucoup considèrent habituellement comme la plus importante règle d’éthique du journalisme. Choqués par ce qu’ils ont vu et voient chaque jour, ces reporters ont choisi de prendre position et de dénoncer le meurtre des enfants de Gaza.

C’est le cas notamment de Jon Snow, journaliste chevronné travaillant pour la chaine britannique Channel 4 News. Dans une vidéo diffusée le 26 juillet dernier, il évoque avec émotion et colère les enfants qu’il a croisés à Gaza, comme cette petite fille paralysée par un éclat d’obus fiché dans sa colonne vertébrale. « Je n’arrive pas à sortir ces terribles images de ma tête », confie-t-il à son public.

Sara Hussein, correspondante pour l’Agence France Presse (AFP) au Moyen-Orient, a elle aussi choisi de rendre publics son chagrin et son écœurement. « Cette guerre à Gaza n’est pas la première guerre que je couvre, ce n’est même pas la première guerre que je couvre à Gaza », écrit-elle sur le blog de l’AFP. « J’ai été dans des lieux comme la Syrie et la Libye et j’ai vu des choses horribles qui sont normales lors de conflits armés. Et j’ai déjà vu des enfants morts. Mais jamais comme durant cette guerre à Gaza. Jamais aussi nombreux, jamais aussi souvent ». Dans un long compte-rendu, elle multiplie les anecdotes tragiques qu’elle a vécues depuis plusieurs semaines. Elle était présente lorsque 4 enfants jouant sur une plage ont été tués par un missile israélien. Présente encore à la morgue de l’hôpital Al-Shifa, le plus grand hôpital de Gaza, pour constater la douleur des familles venues identifier le corps de leur enfant. « C’était dur de rester calme à la morgue […] Je me tenais dans un coin pendant que l’équipe médicale travaillait et que les 3 membres de la famille hésitaient entre colère et douleur extrême. Je continuais à prendre des notes et à observer, mais je pleurais en même temps. Et lorsque que j’ai écrit là-dessus plus tard, je pleurais encore », raconte-t-elle.

Une émotion médiatique considérable

Les prises de position de Jon Snow et Sara Hussein pourraient être des actes isolés, le dernier recours de journalistes qui craquent et ne sont plus capables d’assurer leur métier. Mais il est frappant de voir que leur choix a été respecté et encouragé par leur rédaction respective. Channel 4 News a décidé de diffuser la vidéo de Jon Snow, et l’AFP a publié le texte de Sara Hussein sur son site officiel. En d’autres termes, les rédactions s’engagent pleinement dans la voie de la dénonciation, et revendiquent leur choix.

C’est en particulier ce qu’a décidé The Guardian, un des plus grands quotidiens britanniques, qui a publié jeudi sur son site Internet un éditorial intitulé « La position du Guardian sur le meurtre d’enfants à Gaza ». « Les guerres tuent les gens, y compris des professeurs dans leurs salles de classe, des infirmières dans leurs hôpitaux, et des fermiers dans leurs champs. Mais quand des enfants meurent, il y a une forme particulière d’obscénité. Les enfants n’ont pas d’agenda, pas la moindre once de responsabilité ou de complicité que les adultes peuvent avoir à un degré plus ou moins élevé », écrit la rédaction du Guardian. « Les Israéliens ne sont pas entrés à Gaza pour tuer des enfants. Mais, comme le dit Jon Snow dans sa vidéo, ils y sont allés sachant qu’ils tueraient des enfants, car il leur est impossible dans un territoire aussi bondé et chaotique de poursuivre leurs ennemis sans des dommages collatéraux considérables », poursuit le quotidien britannique.

Palestinians inspect a damaged classroom of the UN school in Jabalia, northern Gaza, 30 July 2014.
Un enfant dans une salle de l’école du camp de Jabaliya (Mohammed Saber/EPA)

Analyser les chiffres : les enfants de Gaza n’ont jamais été épargnés

Pourtant, lorsque l’on regarde les chiffres, la situation des enfants de Gaza n’est pas plus terrible que lors de la précédente offensive terrestre israélienne. Selon les chiffres de l’association B’Tselem, en décembre 2008 et janvier 2009, au cours de l’opération Plomb durci, 1 391 Gazaouis avaient été tués par Tsahal, dont 344 enfants de moins de 18 ans. Cela signifie que 24,7% des victimes palestiniennes étaient des enfants.

Aujourd’hui, le pourcentage est légèrement inférieur. Les Nations Unies ont indiqué vendredi que 1 373 personnes étaient mortes depuis le début de l’opération Bordure protectrice, parmi lesquelles 252 enfants. Autrement dit, 18,4% des Gazaouis tués depuis 25 jours sont des enfants.

Quatre enfants palestiniens tués sous les yeux des journalistes

Pourquoi alors une telle émotion médiatique ? Les enfants de Gaza sont morts et meurent sous les tirs israéliens, et aussi dramatiques que soient ces morts, c’est un fait habituel du conflit israélo-palestinien. Quelques éléments permettent toutefois d’expliquer pourquoi les enfants de Gaza sont aujourd’hui au cœur de la couverture médiatique du conflit.

On peut ainsi considérer qu’il existe un événement fondateur de l’engagement revendiqué des journalistes en faveur des enfants gazaouis. Le 16 juillet dernier, quatre enfants jouant sur une plage ont été tués par des missiles israéliens. Et ce tragique événement s’est produit sous les yeux des journalistes, puisque la plage en question se trouvait au pied de l’hôtel où logeaient la plupart des reporters envoyés à Gaza. Dès lors, la barrière entre les journalistes et leurs sujets s’est brisée : certains journalistes ont raconté avoir joué avec les enfants quelques dizaines de minutes avant leur mort, d’autres ont tenté de leur apporter les premiers secours. Tous ont vécu – et pas seulement observé – la mort de ces 4 enfants.

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Capture d’écran d’un tweet publié le 16 juillet par un journaliste de NBC

D’ailleurs, Jon Snow et Sara Hussein font tous les deux référence à cet épisode dramatique. Snow s’est illustré par une interview musclée de Mark Regev, porte-parole du gouvernement israélien, interview au cours de laquelle il demande à plusieurs reprises « en quoi le meurtre d’enfants palestiniens sur une plage contribue à la défense de la sécurité d’Israël ». Hussein décrit quant à elle la scène. « Le 16 juillet, j’écrivais un rapport à mon hôtel lorsque le son d’une explosion m’a amenée à courir vers l’extérieur. Je suis arrivée dans le patio de l’hôtel et j’ai vu un groupe d’enfants courant de manière paniquée vers nous. Alors qu’ils couraient, un deuxième missile a été tiré vers eux. Plusieurs enfants ont réussi à trouver refuge dans l’hôtel […] Avec deux journalistes, j’ai essayé d’aider un garçon avec un éclat d’obus dans son torse », écrit-elle.

Une guerre sans lieux sûrs

Si les enfants sont au cœur de la couverture médiatique du conflit, c’est également parce qu’ils sont piégés en son cœur.

En effet, depuis le début de l’opération terrestre israélienne dans la bande de Gaza, il n’existe pour les enfants plus aucun lieu sûr. Tsahal attaque les endroits les plus sanctuarisés de Gaza : les refuges gérés par l’ONU, censés offrir une protection aux Palestiniens qui ont fui leur domicile. 6 attaques contre les refuges onusiens se sont produites ces dernières semaines. Des attaques qui ont fait de nombreuses victimes civiles, parmi lesquelles des enfants.

Réagissant mercredi soir au bombardement de l’école du camp de Jabaliya, le commissaire général de l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), Pierre Krähenbühl, a eu des mots très forts. « La nuit dernière, des enfants ont été tués alors qu’ils dormaient à côté de leur parents sur le sol d’une salle de classe d’un refuge de l’ONU à Gaza. Des enfants tués dans leur sommeil ; c’est un affront fait à nous tous, une source de honte universelle. Aujourd’hui, le monde est déshonoré », a-t-il déclaré.

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La couverture du Guardian (31/07/2014) : « Le monde est déshonoré »

À Gaza, les enfants ne sont donc pas tenus à l’écart de la guerre. Ils sont plongés au cœur du conflit, et c’est là une deuxième raison qui explique leur omniprésence dans les médias.

Incompréhensible et injustifiable, la mort de centaines d’enfants palestiniens est aujourd’hui au cœur du traitement médiatique du conflit. Bien que la prise de position des journalistes en faveur des enfants de Gaza soit une question dense et complexe, le Guardian a su résumer le nœud du problème dans son éditorial du 31 juillet. Le quotidien britannique explique que, lorsque l’on s’interroge sur les raisons qui peuvent expliquer pourquoi Israël tue des enfants, on s’interroge également sur les raisons qui ont amené l’État hébreu a décidé d’une intervention terrestre dans la bande de Gaza. Selon le Guardian, « la seule façon de ne pas tuer des enfants aurait été de ne pas entrer à Gaza. Et cela soulève le problème le plus crucial, qui est de savoir pourquoi elles [les forces de défense israéliennes] y sont entrées ».

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