Le jour où j’ai tenté de débattre à la télévision avec un partisan des «frères Kouachi» Par Abdou Semmar

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ma photo chronique

Lundi 19 janvier 2015. Je suis invité par mon ami et collègue Kada Benamar à un débat dans son émission «Houna El-Djazaïr» diffusé chaque jour à 19 H 30 sur Echorouk Tv, une chaine privée algérienne. Au téléphone, il me prévient : «le thème est délicat et on rebondira sur ta chronique où tu as dénoncé les manifestants qui ont crié vendredi dernier les frères Kouachi chouhadas». Démocrate que je suis, j’accepte l’invitation car je considère que tout espace d’expression, même s’il est inféodé à une idéologie à laquelle je m’oppose avec toutes mes forces, doit être conquis pour faire avancer la cause de la démocratie et la liberté d’expression en Algérie.

Suis-je naïf ? Non ! Suis-je un héros ? Non, pas du tout ! Suis-je prétentieux ? Pas le moindre du monde. Je suis juste un jeune journaliste qui désire débattre, échanger, partager ses idées, soumettre la pensée de l’autre à la critique, et prouver que dans ce pays, il est possible de vivre ensemble même en dépit de tous les désaccords possibles et imaginables.  « Qui sera mon contradicteur ? », « un autre journaliste », me répond Kada. Un certain Abdelmounaim Chitour, un ancien journaliste du quotidien Echorouk, aux tendances islamistes assumées. Sauf que j’apprends rapidement que ce journaliste a quitté ce même quotidien «Echorouk» à cause de ses idées religieuses extrémistes ! Plus extrémiste qu’Echorouk, il fallait vraiment le faire ! Mais peu importe ! Après tout, l’essence même d’un débat est d’opposer deux personnes complètement différentes.

Je mets le cap sur les studios de «Houna El Djazaïr» à Kouba. J’attends un bon moment avant le début du tournage. «L’émission sera diffusée finalement mardi à 19 H 30 pour ne pas coïncider avec la retransmission du premier match de l’équipe nationale à la CAN 2015». J’acquiers. Je me présente sur le plateau et j’aperçois mon interlocuteur. Un visage angélique soigné par le début d’une barbe à la mode salafiste. Premier échange de sourires. Et bien avant le début du tournage, il me lance sournoisement la question : «Qu’as-tu pensé de la marche de vendredi». Je réponds calmement qu’en démocrate, j’approuve toutes les manifestations pacifiques. «Mais soutenir deux terroristes criminels dans les rues de mon pays, je ne l’accepte pas». Mon interlocuteur me répond avec un sourire jaune et prépare une petite feuille. Kada intervient rapidement : «Ne commencez pas maintenant ! Attendez, le début du tournage». Mon interlocuteur s’exécute mais me lance cette petite phrase : «je prépare une émission sur une chaîne de télévision pour s’en prendre à des gens comme toi». Je me tais. Kada reprend la main et donne le coup d’envoi du débat.

La première question m’est  adressée. «Oui, je suis choqué. Indigné même parce que les frères Kouachi sont des terroristes. On ne tue pas des dessinateurs avec une kalachnikov. Nul n’a le droit de décider de la mort de quelqu’un. Le terrorisme consiste à assassiner toute personne qui ne partage pas ses idées, sa vision du monde. Daech n’a pas sa place en Algérie». Et là mon interlocuteur se lance dans sa rhétorique salafiste. «Les manifestants étaient tous dans les rues pour défendre le Prophète Mohamed. Nous étions des millions !», s’écrie-t-il. Magnifique, dis-je. Mais quelle est la relation entre notre Prophète et les frères Kouachi ? Pourquoi crier «le peuple et l’armée sont avec Daech ? Il esquive et continue à parler du Prophète. Et moi j’insiste : «Ok, c’est notre Prophète à nous tous ! Mais avait-il besoin de la tuerie perpétrée par les frères Kouachi ?»

Le regard fuyant et la salive qui coule sur ses lèvres, mon interlocuteur se retient difficilement et m’attaque violemment : «C’est à cause de vous les laïcs, les sionistes et les francs-maçons que ces jeunes ont dit de tels slogans», dit-il. «Pourquoi ces accusations», réagit Kada. «Ce sont les ennemis du Coran, de l’Islam», poursuit le bon Chittour. «Mais pourquoi tu ne réponds pas à ma question : approuves-tu le crime commis par les frères Kouachi ? Soutiens-tu Daech dans sa guerre ?», rétorque-je. Et là, il commence à se lâcher : «Tu défends la liberté d’expression ? Alors pourquoi n’acceptes-tu pas que des jeunes s’expriment en soutenant les frères Kouachi ?», m’apostrophe-t-il. Kada reprend la question et me la balance à la figure.

«La liberté d’expression concerne les idées, les visions et les conceptions de l’esprit. Elle ne légitime pas le soutien accordé à ces deux criminels. Est-ce une liberté d’expression de légitimer les massacres israéliens à Gaza ?», ai-je répondu. Mon interlocuteur s’énerve et poursuit sa diatribe me traitant de tous les crimes : du sioniste au Kaffir qui insulte le Coran. Et moi j’insiste toujours «Bon, sois courageux dis devant tous les Algériens que tu soutiens les frères Kouachi ? Tu applaudis leur acte ? Tu ne les condamnes pas, mais tu défends ceux qui glorifient leur terrorisme dans les rues de notre pays».

Il s’énerve, il empêche Kada de parler, il m’empêche de m’exprimer et accuse les «laïcs» de tous les maux. Je sors de mes gonds «Oui je suis laïc. Et après ? Tu veux me tuer, c’est bien cela ? Regarde-moi dans les yeux et dis-moi : as-tu le courage de me tuer parce que je suis un laïc ?»

Il fuit toujours la question et m’accuse d’avoir voulu aussi assassiner le Président Bouteflika en publiant sur mon site une chronique incendiaire de Kamel Daoud. Accusations, insultes, menaces, invectives, le débat se vide, mon contradicteur est piégé par ses propres contradictions. Tantôt il affirme vouloir bâtir un Etat Islamique en Algérie, tantôt il se démarque de ces appels à la haine dont excelle en la matière, l’organisation terroriste Daech.

Kada, dépassé, décide de mettre un terme au débat. Je conclus : «Même si je ne serai jamais d’accord avec toi, je ne saluerai jamais quelqu’un qui viendra t’assassiner. La voilà la différence entre nous deux. Tu me sors une Kalachnikov, je te sortirai une fleur». Il me sourit et ne réagit pas ne prenant pas au sérieux ma position. Une fois la caméra éteinte, il confesse : «Le jour où nous serons armés, ce jour-là vous devriez avoir vraiment peur de nous». «Tu appelles donc à mon meurtre ?»

La gêne devant la caméra disparaît subitement et m’annonce son verdict : «Après ce que tu viens de dire, je ne verserai aucune larme sur ton cadavre». A ce moment-là, j’ai bien compris que le terrorisme commence quand quelqu’un tente par la force physique, par la contrainte morale, par la culpabilisation, d’imposer sa vérité à l’autre. Dans notre pays, les frères Kouachi ont bel et bien des disciples…