Après avoir été presque totalement occulté par près de 15 années d’aisance financière, le débat sur l’opportunité  du recours à l’endettement extérieur est lancé en Algérie sur les chapeaux de roue. Mais malheureusement et comme d’habitude, pas toujours  dans des termes très clairs.

C’est même le moins que l’on puisse dire. Dans le sillage de l’annonce officielle de la signature d’un accord avec les autorités chinoises pour le financement du futur port de Cherchell, les déclarations de  responsables économiques algériens, anciens ou actuels, se sont succédées à un rythme qui semble s’accélérer au cours des derniers jours. Chacun a sa petite idée sur la question et s’empresse de donner son avis. Pour ne citer que les plus importantes, on a entendu un ancien premier ministre, M. Ahmed Benbitour déclarer en substance que l’Algérie «ne pourra pas s’endetter», sauf peut être «auprès  de la Chine et du Japon», du fait qu’elle n’est ne sera plus  solvable dans les prochaines années. Dans la même veine, c’est Ali Benouari, ancien ministre du budget, qui mettait récemment  les autorités financières algériennes «au défi» de lever actuellement «ne serait-ce qu’un milliard de dollars sur les marchés internationaux de capitaux». Quand au professeur Abdellatif Benachenhou, il affirmait voici quelques jours que «le recours à l’endettement extérieur en ce contexte de crise financière doit à tout prix être évité» et qu’il ne  fallait pas « refaire deux fois la même erreur».

La fin d’un tabou

Le recours au financement extérieur  avait  déjà  commencé à être évoqué sans complexe au cours des derniers mois par certains membres du gouvernement. C’est ainsi que  le ministre du Commerce avait  expliqué voici quelques semaines qu’il ne fallait plus «diaboliser l’endettement extérieur». M. Bekhti Belaïb, avait annoncé, plus précisément la possibilité pour l’Algérie de contracter un prêt auprès de la Chine pour financer certains grands projets. Le ministre du commerce était  cependant encore resté prudent en  précisant qu’il s’agit d’une «exception» que compte faire l’Algérie «compte tenu des faibles taux d’intérêt appliqués par la Chine et de la qualité des relations entre les deux pays». Même son de cloche du côté de M. Ahmed Ouyahia qui déclarait le week-end dernier que l’Algérie «pourrait recourir à l’endettement extérieur mais pour quelques projets stratégiques seulement». Au final, on s’y perd quand même un petit peu et on aurait certainement besoin de quelques éclaircissements.

Le port de Cherchell ouvre la voie

Commençons d’abord par les faits qui semblent établis. Voici quelques jours, on nous annonçait de façon très officielle que  l’Algérie vient de formaliser sa décision de recourir à des emprunts extérieurs pour le financement d’un projet d’équipement. Il s’agit du nouveau port commercial du Centre, prévu à Cherchell. Le coût du projet, très élevé, est évalué à 3,3 milliards de dollars. Il sera soutenu financièrement grâce à un crédit chinois de long terme. Selon l’ambassadeur chinois en poste à Alger, les deux sociétés chinoises et le Groupe public national des services portuaires, qui ont signé le protocole d’accord portant sur la réalisation du port de Cherchell, procéderont sous peu à la création d’une société mixte de droit algérien. C’est cette  société qui  se chargera de l’obtention d’un prêt auprès des banques chinoises.

Le port de Cherchell,  une chance pour l’Algérie ?

Ce projet est-il une opportunité à saisir pour l’Algérie ? Oui semble dire, dans une contribution publiée voici quelques jours, le professeur Raouf  Boucekkine dont l’avis n’est pas anodin puisqu’il vient d’être désigné parmi  les experts de la «task force» économique chargée de conseiller le gouvernement. Selon cet expert algérien, «le projet du port de Cherchell peut être une vraie chance pour notre pays sous deux conditions: d’abord qu’il soit complété par un vrai projet industriel à la mesure de la superstructure portuaire et ensuite que les conditions financières et fiscales soient d’ores et déjà de nature à assurer une répartition équilibrée des coûts de tout ordre entre les partenaires».

M. Boucekinne ajoute  que  la Chine souhaite s’engager, à long terme, en Algérie, dans des conditions qui sont très loin de celles, très discutables, qu’elle a jadis mis en œuvre en Afrique. Il estime donc que «dans les circonstances économiques actuelles, cela peut être très utile et même crucial pour notre pays, du double point de vue du financement des équipements stratégiques et de la diversification. Mais il convient d’être très rigoureux jusqu’à l’ultime détail dans ce partenariat original à bien des égards».

Les financements extérieurs au secours du budget d’équipement

Autre certitude, cette évolution rapide de la doctrine algérienne en matière de financement des infrastructures économique trouve certainement son origine dans la situation des finances publiques nationales. Dans le but de minimiser un déficit budgétaire qui représentera quand même 12 % du PIB l’année prochaine, la loi de finance pour l’année 2016 devrait se traduire par une baisse des dépenses publiques de plus de 9%. La plus grande part de cet effort de réduction des dépenses devrait être supporté par le budget d’équipement qui sera réduit de plus de 14 % l’année prochaine. Le principal risque associé à cette démarche est de pénaliser la croissance économique qui au cours des dernières années a été tirée essentiellement par les commandes publiques. Et donc de courir le risque de voir le chômage augmenter de nouveau de façon très importante, à l’image de la situation qu’a connu le pays après le contre-choc pétrolier de 1986. Comment maintenir l’effort de réalisation des infrastructures économiques  et sociales tout en diminuant les dépenses d’équipement de l’Etat ? La réponse est dans le recours à l’endettement interne et externe.

En attendant d’autres projets…

Le financement de la construction du port de Cherchell restera-t-il une «exception», comme le suggère pour l’instant les pouvoirs publics algériens, ou bien n’est-il que le premier d’une longue série ? Pour résoudre l’équation devenue compliquée du financement des investissements publics, il faudra selon un certain nombre de spécialistes,  multiplier dans la période à venir les solutions en renonçant en chemin à un certains nombre de dogmes. Au premier rang desquels figure l’interdiction de l’endettement extérieur. Ainsi que nous le confiait récemment M. Adel Si Bouakaz qui se trouve être un autre membre de la «task force» réunie par M. Sellal, « l’Algérie participe à un certain nombre de structures multilatérales comme la Banque africaine de développement ou la Banque mondiale, qui ne demandent qu’à pouvoir s’exposer un peu plus dans notre pays. En outre, de nombreux fonds d’investissements sont spécialisés dans le financement des infrastructures alors même que de nombreuses sociétés portuaires, aéroportuaires ou de gestion des autoroutes peuvent être très rentables comme le montre l’expérience des  pays voisins».

Au fait c’est peut être un nouvel indice. Certaines sources annoncent déjà la possibilité d’un emprunt contracté par l’Algérie  auprès de La Banque Européenne d’Investissement (BEI) en 2016. Décidément, les évènements sont en train de s’accélérer.

Endettement extérieur: la grande cacophonie    Par Hassan Haddouche
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