Essaimant dans tout le bassin méditerranéen depuis l’Antiquité, autrefois marqueur important de la richesse d’une ville, le hammam est aujourd’hui en passe de perdre ses fonctions initiales de brassage social et de pièce centrale dans le maintien d’une bonne hygiène corporelle. Reportage dans les quelques rares établissements qui subsistent encore aujourd’hui à Alger-centre.

Il est un peu plus de 16h lorsque la dernière cliente sort du hammam El Amel, situé une centaine de mètres en contrebas du palais du gouvernement (Alger-centre). Le gérant n’a même pas le temps de remplacer la pancarte “femme” par celle des hommes, que déjà Aziz* s’est engouffré dans l’étroite entrée de l’établissement.

« C’est comme une drogue, il faut au moins que je prenne ma dose tous les quinze jours, » justifie le jeune homme, d’autant plus en manque qu’il n’est pas venu depuis près d’un mois à cause des vacances. Aziz* pratique l’haltérophilie et souffre de problèmes de dos chroniques. Il a consulté plusieurs spécialistes, mais aucun n’a réellement trouvé de solutions pour le soulager. Il y a trois ans, il a alors essayé le hammam, dont l’efficacité est reconnue pour éviter les courbatures et les douleurs ligamentaires. Et s’est trouvé doublement comblé, puisqu’il y a également rencontré Chakib, le masseur attitré du bain Hamel depuis près de 20 ans, dont il ne peut aujourd’hui plus se passer des mains expertes.

« Beaucoup préfèrent venir me voir plutôt que consulter un médecin ou un kinésithérapeute, » généralise Chakib, crâne rasé et silhouette athlétique. « C’est presque deux fois moins cher, et au moins avec moi les gens n’ont plus mal en sortant, » poursuit celui qui tire l’essentiel de sa rémunération des pourboires que lui donnent les clients, et qui parfois prodigue même ses soins directement à domicile.

L’anecdote illustre l’une des évolutions majeures auxquelles sont confrontés les hammams algériens depuis quelques années. Ayant quasiment perdu leur fonction première de douches publiques avec l’installation de l’eau courante dans presque toutes les habitations, ils ont dû s’adapter et proposer de nouveaux services. Parallèlement, les tarifs ont décuplé en vingt ans, de 20 à 200 dinars, induisant un certain écrémage d’une clientèle qui continue à affluer massivement, surtout en hiver et le week-end. Mais contraignant dans le même temps plusieurs propriétaires, qui n’ont pas su ou voulu s’adapter aux nouvelles exigences des classes moyennes, à couper définitivement les robinets de leurs établissements*².

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Chakib, masseur depuis 20 ans au hammam El Amel d’Alger-centre, ici à l’heure des hommes (16h30-21h).

« Le seul lieu où les femmes peuvent discuter de leurs affaires en toute intimité »

La situation semble légèrement différente pour les hammams 100% féminin. Certes ils possèdent aussi quelques masseuses, mais les clientes viennent avant tout pour recevoir d’autres soins, comme le gommage de la peau, la teinture des cheveux ou encore l’épilation. Les femmes passent plusieurs heures aux bains chaque semaine, là où leurs congénères masculins ne s’attardent souvent guère plus d’une demi-heure. Bien plus que pour les hommes, le lieu a également conservé une fonction sociale bien prégnante, surtout pour les plus âgées.

« Certaines mères concluent encore les mariages de leurs enfants au hammam! » s’exclame Samir Belouad, gérant d’un bain turc près de la place Maurice Audin (Alger-centre). « C’est l’un des seuls lieux où les femmes peuvent discuter de leurs affaires et de leur quotidien en toute intimité. Elles préfèrent se retrouver ici plutôt que dans un salon de thé ou une pizzeria, » ajoute celui qui a choisi de réserver son hammam à la gent féminine afin de bénéficier d’horaires plus commodes -7h-16h30, et seulement huit mois pleins d’activité dans l’année.

Mais chez les femmes aussi, la culture du hammam est progressivement en train de se perdre, car les nouvelles générations n’y ont pour la plupart pas été habituées, et les jeunes quittent plus facilement que leurs aïeux le quartier dans lequel ils ont grandi. L’avenir s’annonce d’autant plus difficile pour les propriétaires que les édifices sont pour la plupart anciens et nécessitent de plus en plus d’entretien. A quoi il faut ajouter un nombre d’employés conséquent (7 au total) et une facture de gaz et d’électricité qui peut s’élever à 130 000 DA par mois, selon M.Belouad.

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Samir Belouad, propriétaire d’un hammam réservé aux femmes, à deux pas de la place Maurice Audin (Alger-centre). Son secret pour éviter la buée? Des murs peints à la chaux et un toit convenablement voûté.

Entre fatalisme, adaptation et hésitation

Dans ces conditions, le hammam algérois est-il condamné à disparaître à petit feu? « Je pense que nous nous dirigeons inévitablement vers le déclin, » confie Hakim*, qui pratique différents types de massages traditionnels depuis dix ans, et exerce actuellement au hammam Zemzem, à deux pas du marché Clauzel. « Les pauvres ont presque tous une douche à la maison ou n’ont pas les moyens de venir se laver au hammam, et les riches possèdent désormais des bains sophistiqués directement chez eux, » complète celui qui travaille en parallèle dans le bâtiment pour arrondir ses fins de mois.

Pour Chakib, la situation est moins désespérée et il suffit juste de s’adapter. Son hammam espère attirer une nouvelle clientèle, en se dotant prochainement d’un sauna et de tables de massage capables de rivaliser avec les spas et autres centres de thalassothérapie modernes -que personnellement Chakib ne juge pas comme des concurrents, moins conviviaux et trop chers. Pas sûr que lui, qui conçoit difficilement de prodiguer ses soins si le patient n’est pas à même le sol ou sur un matelas fin, ne fasse partie de l’aventure. D’autant qu’à 45 ans, l’homme envisage peut-être de quitter l’Algérie pour tenter sa chance en France.

Moderniser son infrastructure, Samir Belouad y avait également pensé lorsqu’il a effectué des travaux de rénovation il y a quelques années. Et puis il avait renoncé, préférant conserver l’architecture de son hammam telle que l’avait imaginé son père, plombier chauffagiste de métier, en le construisant au début des années 1980. Aujourd’hui, il reconnaît que les temps sont difficiles et qu’il sera peut-être contraint d’ici quelques années de greffer une piscine ou un sauna au complexe historique. Ou bien qu’il sera peut-être temps de changer de voie, et d’admettre que l’époque des hammams traditionnels est définitivement révolue.

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Un brûleur situé en bas chauffe l’eau contenue dans une grosse cuve en cuivre placée derrière la paroi, avant qu’elle n’arrive dans les robinets ou qu’elle ne circule dans les serpentins sous le sol du hammam.

*Ces prénoms ont été modifiés.

*²Contactés, ni la direction du commerce de la wilaya d’Alger, ni le Centre national du registre de commerce, n’ont donné suite à nos sollicitations. Selon les estimations de M.Belouad, quatre hammams sur sept auraient disparu à Alger-centre au cours des vingt dernières années.