Passeport finement épluché, questions multiples sur les raisons du voyage, bagages fouillés avec minutie. Récit d’un parcours semé d’embûches pour atteindre la Palestine, en passant par Israël.

Pour certains, ça commence dès l’embarquement. Installée sur ton siège, en main un billet d’avion valide et un passeport à jour (vierge des visas interdits, au risque que le voyage tourne court). Tout est aux normes. Mais tu n’es pas dans la norme. Tu as beau n’avoir strictement rien à te reprocher, la tension monte et ton pouls s’accélère. Sûrement à cause de tous ces regards dédaigneux qui se posent sur toi. Toi qui ni ne parles hébreux, ni ne bénies l’avion, une Thora à la main, avant le décollage de l’engin. Tu n’es pas des leurs et ils te le font clairement sentir.

4 H d’interrogatoires

Arrivée à l’aéroport de Ben Gurion à Tel Aviv, la porte d’entrée pour la Cisjordanie occupée. En effet, les Territoires palestiniens occupés ne disposent d’aucun contrôle, ni sur leurs frontières, ni dans les airs. C’est donc par Israël qu’un voyageur transite pour atteindre Jérusalem-Est et la Cisjordanie. A la sortie de l’avion, tu longes un long couloir. Là, sur la dalle de granite, d’immenses affiches retraçant l’épopée du peuple juif, du mythe de l’exil à celui du retour à la Terre promise en passant par l’édification nationale. Tu débouches alors sur un hall moderne et lumineux, barré par une rangée de guichets. « Contrôle de passeport ». Passent rapidement les groupes de touristes du troisième âge, les pèlerins chrétiens et tous ceux dont le nom est à consonance juive. Mais les typés arabes, coupes afro défraîchies et voyageurs solitaires tombent dans les mailles du filet. Un cas flagrant, décomplexé, procédurier, assumé de « délit de faciès ». Vient ton tour. « Nom, prénom ? Prénom du père et celui du grand-père ? ». Austère, l’agent douanier referme ton précieux livret (bordeaux pour les Français), le garde et t’indique une pièce « au fond à gauche derrière » toi.

Dans la petite salle aux cloisons en matériaux préfabriqués, des regards las, furieux et angoissés s’échangent. Américain, français, canadien, allemand, peu importe la couleur du passeport, on est tous égaux à leurs yeux. Tous de potentielles menaces pour l’Etat sioniste. Tu t’assoies sur ce siège noir et inconfortable, le temps qu’une brindille, les cheveux bruns tirés en queue de cheval, t’appelle.

Tu pénètres dans un bureau et l’interrogatoire commence. Sur un bout de papier, tu déclines ton pedigree dans le moindre détail. Et tu répètes docilement à l’agent de sécurité les informations que tu viens à l’instant de renseigner. « Tous » tes numéros de téléphone, « toutes » tes adresses email, ton adresse postale, ton statut social, les prénoms de ton père et grand-père paternel, etc. Depuis avril 2013, les services de sécurité israéliens sont légalement autorisés à accéder aux courriers électroniques des touristes et, à partir de ces messages, interdire l’entrée en Israël. Dans les faits, ils ne se sont jamais gênés pour s’immiscer dans les correspondances privées. Oui, Big Brother is watching you. Ton statut, étudiante en sciences politiques, éveille leurs soupçons. Tout de suite, ils voient en toi une militante politique au faîte de l’actualité moyen-orientale. Est-ce un tort ?

« Etes-vous musulman ? »

Deuxième round. L’accueil est plus musclé cette fois. En uniforme bleu cintré, un officier, sur un ton martial, te pose les questions auxquelles tu as déjà répondues. Ça fait déjà plus de deux heures que ton avion a atterri et que tes bagages tournent en rond quelque part dans l’aéroport. Mais on te somme de ne pas broncher. « Ne commencez pas à vous plaindre ou je vais m’énerver », t’avertit sèchement l’agent de sécurité. Les questions se font alors de plus en plus personnelles : « êtes-vous musulman ? », « vous sentez-vous plus française qu’arabe ? », « avez-vous des amis juifs ? », « quel est votre itinéraire exact ? ». Guide touristique à l’appui, tu détailles ton programme au jour le jour et justifies ton parcours sous le regard suspicieux de l’officier. « Si, si Netanyaha [ndlr au bord de la côte méditerranéenne] c’est très bien apparemment, c’est recommandé par le guide », tentes-tu de convaincre. Et le moindre signe d’agacement ou de nervosité de ta part entraîne de nouvelles vagues de questions : « Pourquoi Israël ? », « Pourquoi voyagez seule si longtemps ? ».

« Il est illégal d’aller en Cisjordanie »

Et puis, la question, qu’il brûlait de te lancer, tombe : « Comptez-vous vous rendre en Cisjordanie, de l’autre côté du mur ? C’est dangereux là-bas vous savez ! », te prévient-il « aimablement ». Deux choix se présentent alors à toi : mentir et espérer écourter cet entretien viril, dire la vérité et risquer de rentrer beaucoup plus tôt que prévu en France. Par dépit, tu nies tes réelles intentions. L’officier israélien, qui sait très bien que tu mens, pousse le vice jusqu’à te tendre un document qui n’a aucune valeur juridique. « Signez ce document qui stipule qu’il est illégal de franchir le mur de sécurité et on vous libère. Comme vous n’envisagez pas de vous rendre en Cisjordanie, ça ne devrait pas poser de problème… », lance-t-il malicieusement. Par principe, tu refuses de te plier à cette règle. Il te cuisine encore quelques minutes et au terme d’une série de plus de quatre heures d’interrogatoires intensifs, on te relâche. Tu repasses par la petite salle où les recalés patientent, certains qui étaient là avant toi, continuent de tuer le temps comme ils peuvent, pour qu’on te restitue ton passeport. Tu t’estimes heureuse d’échapper (pour cette fois) aux fouilles corporelles, à l’examen de ton disque dur et des tes valises, objet par objet.

A grandes enjambées, tu récupères tes bagages et files droit vers la station routière pour monter dans un bus, direction la Ville sainte, avec le sentiment d’avoir remporté une victoire. Pressée de quitter au plus vite cet aéroport, où règne la paranoïa la plus fascinante que tu n’as jamais souhaité expérimenter.