Les agences de notation sont complices des régimes autoritaires ou dictatoriaux. En dégradant la note de la Tunisie, puis récemment de l’Egypte, elles montrent bien, selon Jack Dion, que les marchés s’accommodent parfaitement de n’importe quel régime, pourvu qu’y règne la possibilité d’y faire des affaires sans entraves.

La « bande des trois » agences de notation n’a pas tardé à réagir au mouvement de révolte qui balaie l’Egypte. L’une d’entre elles, Moody’s, a déjà dégradé la note de ce pays en laissant entendre qu’elle pourrait encore lui donner un coup de pouce à la baisse d’ici peu. Les deux autres devraient suivre le mouvement.

Dans un communiqué, Moody’s justifie sa décision « par l’augmentation récente et significative du risque politique ». Autrement dit, quand Moubarak écrasait l’Egypte sous son talon de fer, semant peur et désespoir, quand il pouvait truquer les élections en toute impunité, quand il jetait en prison le premier contestataire venu, quand il engraissait sa caste, tout allait bien.

A cette époque bénie, il n’y avait pas de « risque politique » – du moins en apparence, puisque l’on sait désormais que le feu couvait sous la cendre. Maintenant que le peuple rentre dans la danse et demande des comptes, les marchés s’affolent, prennent peur, et crient à la panique.

Ils sont comme ça, les marchés. Ils aiment l’ordre dès lors que cela leur permet de faire leurs petites affaires. D’ailleurs, ils avaient appliqué le même principe avec la Tunisie, voici peu.

Les marchés s’accommodent très bien de l’autocratie, de l’autoritarisme et de la dictature, que ce soit au Caire, à Tunis, à Ryad ou à Pékin. Les marchés ne demandent qu’une chose, c’est que l’on respecte la Bible du profit ou le Coran du business. Le reste leur importe peu.

Jusqu’à ces derniers jours, dans les forums internationaux comme celui de Davos, l’Egypte était citée comme un bon exemple pour le monde arabe. Le Caire était le modèle de la « bonne gouvernance », comme on dit chez ces gens-là. On entendait la même petite musique au Fonds Monétaire International (FMI) dirigé par Dominique Strauss-Kahn.

Dans tous les conclaves de l’orthodoxie, des banquiers ravis de récupérer leurs bonus, des « experts » sûrs d’eux et dominateurs, des politiques n’ayant rien appris de la crise vantaient les mérites de la croissance à l’Egyptienne ou à la Tunisienne, oubliant que derrière les chiffres il y a des vies brisées, des peuples humiliés, des destinées écrasées.

Aujourd’hui, le monde des illusions explose à la figure des élites mondialisées, et les marchés se vengent. Voilà pourquoi les traders de l’économiquement correct sortent leur couteau et le plantent dans le dos des jeunes du Caire qui demandent leur part du gâteau et expriment leur droit à la liberté.

Ce matin, le Monsieur pensée unique de France Inter, alias Dominique Seux, éditorialiste des Echos, tentait de trouver une parade oratoire à la décision des agences de notation. Il expliquait qu’il n’y avait « pas de complot » puisque d’autres pays subissaient le même sort, à l’instar du Japon. Il se dit même que les Etats-Unis seraient menacés de voir leur note baisser à leur tour.

Personne ne prétend qu’il y a un « complot ». On notera cependant que les agences de notation ne parlent du « risque politique » que dans des cas précis, quand les peuples rentrent dans la danse. A défaut de « complot », il s’agit bel et bien d’une intervention insupportable dans la vie intérieure d’un pays qui s’interroge sur son présent, et qui a le droit imprescriptible de décider de son sort. Au nom de quel droit faudrait-il donc reconnaître le droit à l’ingérence financière ?

Si les agences de notation avaient existé à l’époque de Louis XVI, elles auraient invoqué le « risque politique » au lendemain de la prise de la Bastille et de la nuit du 4 août abolissant les privilèges.

(marianne2.fr)