Nos parents et nos grands-parents étudiaient, écrivaient, parlaient et excellaient même en français. Aujourd’hui, la maîtrise de cette langue est en déclin en Algérie.  Les élèves de médecine, pour ne citer qu’eux, sont nombreux à échouer dans leurs études supérieures simplement parce qu’ils ne comprennent pas correctement le français. Cette langue est victime d’un amas de représentations négatives, lesquelles perturbent la réussite de toute une partie de notre jeunesse. Algérie-Focus a rencontré Ouardia Aci, chercheur spécialiste en socio-didactique et ex-chef du département de français à l’Université de Blida, pour comprendre les enjeux qui entourent la langue française en Algérie. 

La langue française est-elle en recul en Algérie ?

Oui énormément. Dans le domaine universitaire, tous les enseignants que j’ai pu rencontrer font le même constat : il y a une régression de la maîtrise du français. Quand un étudiant algérien arrive à l’université, il est indispensable qu’il connaisse cette langue pour poursuivre ses études, tout particulièrement dans les filières scientifiques où l’enseignement se fait uniquement en français. Là où les étudiants sont le plus en difficulté, ce sont dans les filières technologiques. Les professeurs affirment tous que le principal problème auquel sont confrontés les étudiants  est la langue française. En effet, un nombre croissant d’étudiants qui commencent leur cursus universitaire ne parlent presque pas le français et l’écrivent très mal. Si on se livre à l’exercice des statistiques, on peut estimer que sur une promotion d’élèves, environ 30% disposent des prérequis nécessaires en langue française. Tandis que pour les 70% restants, leur français s’apparente plus à du bricolage.

Cela signifie-t-il que ces 70% d’étudiants ne réussiront par leurs études ?

Pas nécessairement. Certains étudiants sont tout à fait conscients de leurs défaillances et font beaucoup d’efforts pour se remettre à niveau. Du coup, ils sont motivés et essaient d’apprendre cette langue qu’ils rejetaient tant avant. Mais c’est souvent un peu tard. A l’inverse, il y a des étudiants qui s’autocensurent. Ils ont peur de ne pas être au niveau en français et de ne pas réussir dans un cursus francophone. Ils se tournent alors directement vers des filières en arabe, comme le droit ou les sciences humaines.

Quels sont les moyens mis à la disposition de ces élèves pour rattraper leur retard en français une fois à l’université ?

Les universités disposent de Centres d’enseignement intensif de langues (CEIL). Cela permet aux élèves de suivre des formations intensives pour se remettre à niveau. Mais dans de nombreux cas, ce n’est pas suffisant. En plus, les étudiants y apprennent des expressions pour pouvoir parler dans des situations particulières, ils ne rentrent pas vraiment dans le système et la logique de la langue et après ils manquent parfois de spontanéité. C’est en tout cas plus difficile car les élèves doivent rattraper en peu de temps ce qu’ils auraient dû apprendre en 12 ans. Et puis, il est plus facile d’assimiler une langue lorsque l’on est encore un enfant. Une fois les 18 ou les 20 ans atteints, c’est beaucoup plus dur.

On a évoqué le cas des étudiants, mais qu’en est-il des professeurs d’université ?

Les professeurs que je côtoie à l’université s’en sortent généralement bien en français. Je n’ai pas observé de problèmes à l’écrit, bien que certains aient tout de même un peu de mal à l’oral. En revanche, du côté de l’Education nationale j’ai eu des échos assez négatifs. Pour que les enfants apprennent correctement le français le plus tôt possible, il faut que les enseignants maîtrisent eux-mêmes parfaitement cette langue.

Constatez-vous une pénurie d’enseignants et de journalistes francophones ?

Il y a, en effet, une pénurie de personnel francophone au sein de certaines professions. Cela me semble normal car nous n’évoluons pas dans une société naturellement francophone. Enfin, cela dépend des villes et des régions. Par rapport au centre du pays, Alger, par exemple, dispose d’un environnement partiellement francophone. La population est plus facilement bilingue voire trilingue.

Kateb Yacine considérait le français comme un «butin de guerre», l’avons-nous perdu ?

Je n’irai pas jusqu’à dire que nous l’avons perdu. Le français n’a en fait jamais cessé d’être utilisé, notamment en arabe algérien. Beaucoup de gens utilisent quotidiennement des mots français sans même s’en rendre compte. Ce «butin de guerre» n’est ainsi pas complètement perdu mais il est rejeté.

Vous avez parlé à plusieurs reprises de rejet, d’où vient-il et comment se manifeste-t-il ?

Le français reste la langue du colonisateur. Il y a donc un rejet très ancré dans la société algérienne. Dans l’esprit de nombreuses personnes, le français c’est le mal. Une langue qui irait à l’encontre de la société arabo-musulmane et qui serait même la langue de Satan pour certains. Ce sont des représentations que les Algériens ont, et que des enseignants véhiculent dès le primaire. Une fois que les élèves sont éduqués avec ces représentations négatives, il est difficile pour eux de les surmonter. Dans certaines régions, de nombreuses personnes ne reconnaissent même pas l’utilité du français. Il n’est donc pas évident pour eux ou pour leurs enfants d’admettre que cette langue leur sera utile par la suite dans leurs études.

Là où on voit qu’il y a bien une notion de rejet c’est lorsque l’on compare avec l’anglais. Ce qui est étrange, ou du moins surprenant, c’est que les étudiants algériens n’ont pas le même problème avec l’anglais. Le regard porté sur cette langue est bien moins négatif que celui porté sur le français. Tout est donc question de représentation. Pour preuve, dans l’université où je travaille, à Blida, le département d’anglais est plus peuplé et plus convoité que le département de français. Et les étudiants y réussissent bien.

Quelle est la solution : enseigner en arabe plutôt qu’en français, utiliser l’arabe algérien, imposer des cours de qualité en français dès le plus jeune âge… ?

Je ne suis pas pour l’arabisation des filières francophones. Nous devons garder des filières en français, mais il faudrait peut-être simplifier l’utilisation de la langue lors de l’enseignement. Des enseignants réfléchissent actuellement à adapter les manuels universitaires avec un champ lexical précis pour chaque spécialité afin que ce soit plus facile à comprendre et à utiliser.

Je ne pense pas qu’il faille enseigner directement en arabe algérien, en revanche on devrait s’appuyer sur cet outil linguistique. On nous a longtemps dit qu’il fallait parler et enseigner uniquement en arabe classique ou en français. Or, toutes les deux sont des langues étrangères et dans l’apprentissage d’une langue étrangère, il est très important de pouvoir utiliser la langue maternelle des élèves.