Les lignes rouges. La décennie noire. Les violences des années 90. L’unité du pays. La stabilité. Le danger du terrorisme. Ces mots, on les entend chaque jour de la bouche de nos dirigeants politiques. Que ce soit le Premier ministre, ministre du gouvernement, candidat à l’élection présidentielle, général à la retraite, agent des services secrets, ce vocabulaire qui diffuse la peur, inspire l’inquiétude et la terreur, est l’unique idiome de notre classe politique.

D’abord la peur. Oui, la peur. Faire peur aux Algériens en permanence. Les menacer d’une guerre civile, d’un retour aux années de plomb, voilà ce qui détermine la communication politique en Algérie. Le langage de la peur pour dominer les esprits, façonner les opinions et mettre un terme à tout débat. Les visites sur le terrain d’Abdelmalek Sellal s’inscrivent largement dans cette optique. Il ne se passe pas un jour sans que notre Premier Ministre ne nous mette en garde contre le spectre de ce passé meurtrier. Faites attentions aux vents du changement qui nous renverront à ce passé troublant. Cette dialectique changement-terreur est la matrice même de la politique actuelle de nos dirigeants. Qu’ils occupent des fonctions au sein du gouvernement ou qu’ils soient de simples prétendants à une fonction décisionnelle, nos politiciens, décideurs, notre élite en somme, ils recourent tous à cette propagande : le changement, ce changement que vous souhaitez tellement fera de votre Algérie une Syrie sanguinolente, une Libye divisée et une Egypte ravagée.

La contestation, la grève, le changement, c’est Haram 

Le message est direct, même pas subliminal, et vise à inhiber une société jeune assoiffée de liberté et d’émancipation. Mais pour réprimer cette soif de libertés publiques, ce désir de changement, la peur ne suffit plus. Alors que faut-il ajouter ? Une certaine instrumentalisation de la religion. Oui quoi de plus utile qu’une politisation du Coran pour endormir une opinion publique déjà sous le charme du conservatisme religieux. Et pour ce faire, on recrute de nouveaux acteurs pour rendre plus crédible ce feuilleton religieux destiné à inculquer l’obéissance, la soumission et le fatalisme à une société algérienne révoltée continuellement. Ces nouveaux acteurs ont pour nom les salafistes. Hier, ils étaient de simples guignols qui amusaient la galerie dans les moquées, aujourd’hui ils occupent le devant de la scène médiatique.

Depuis plusieurs mois, ils inondent la presse nationale avec leurs idées extrémistes, leurs opinions religieuses qui frisent le ridicule et affichent publiquement leurs intentions de faire revenir l’Algérie aux siècles les plus obscurs. Une police de mœurs pour surveiller comment les femmes sont habillées, chasser les couples illégitimes, lutter contre les amoureux qui accrochent des cadenas sur un pont algérois, ne pas enterrer les algériens athées et irréligieux dans les cimetières musulmans, et d’autres fatwas aussi farfelues les unes que les autres, le programme religieux du prédicateur salafiste algérien Abdelfetah Ziraoui Hamadache, président du Front de la Sahwa libre, un parti salafiste non agréé mais largement médiatisé, ne cesse de meubler les colonnes de notre presse algérienne. Une presse qui a transformé ce salafiste en une star nationale puisqu’à chacune de ces sorties, où l’absurde se mêle à l’excentrique, tous les projecteurs sont braqués sur lui. Une exposition médiatique qui fait pâlir de jalousie les défenseurs des droits de chômeurs, des droits de l’homme, militants en faveur de la démocratie et la lutte contre la corruption. Ceux-là, ils font rarement la Une des médias, pour ne pas dire presque jamais. Et pourtant, leurs idées sont nettement plus utiles et salutaires pour l’Algérie. Mais de ces gens-là, ces acteurs du changement, on n’en veut pas. On préfère bichonner ces religieux arriérés en leur donnant la parole à tort et à travers. On met d’abord en exergue leurs interprétations du Coran, leurs visions d’un monde uniforme où la barbe et le voile intégral est le code qui régit la société.

l’uniforme et la Kalachnikov, le fantasme obligatoire 

Une certaine lecture, erronée et archaïque naturellement, du Coran pour empêcher l’avènement d’un esprit critique à même de donner naissance à une dynamique de changement. Cette tactique de jeu politique employée par nos entraîneurs sur le terrain socioculturel commence à donner ses fruits puisque les idées éclairées sont nettement en recul dans notre pays et le quotidien routinier en apporte la preuve chaque jour. Le Coran, le leur ou celui à travers lequel ils veulent rendre Haram toute contestation politique ou sociale, se retrouve donc lâchement instrumentalisé par nos décideurs. Même la grève des enseignants a été déclarée «Haram» par des imams étrangement silencieux face à la corruption, les détournements de deniers publics et la guerre des clans mafieux qui paralysent notre Etat.

Et comme le Coran, un livre Saint où la sagesse finit toujours par l’emporter sur les manipulations obscurantistes, ne suffit pas, on fait appel à la caserne. Oui la caserne, l’autre composante de ce triptyque du sacré algérien. L’armée,  toujours grande, intouchable, à l’abri de la critique, au-dessus toutes les lois de contrôle, assomme définitivement toute velléité de changement. L’armée prend le plus gros des budgets, dépensent des dizaines de milliards, s’arrogent tous les pouvoirs, conclut les ventes et transactions financières qu’elle souhaite, s’implique dans le jeu politique quand elle le souhaite, et personne n’a le droit de dire stop ! Stop parce qu’en Algérie, il n’y pas que la caserne, il y a aussi une population qui fantasme pas tout au long de la journée sur l’uniforme et la Kalachnikov. Une société jeune, en quête de joie de vivre, d’emplois, de logements, de développement et nouvelles technologies. Une société qui ne voit la vie du haut d’un char de combat. Qui société qui demande l’alternative y compris lorsqu’il s’agit de ces vieux généreux qui totalisent plus de 20 longues années à la tête de plusieurs départements sécuritaires sensibles. Une société qui veut des bilans, des explications lorsque des généraux se lancent dans le business, et leurs enfants rachètent des sociétés internationales, et expliquent de leur lieu de retraite qu’il ne faut surtout pas remettre en cause les prérogatives des hauts gradés. La peur, Le «Coran», la caserne. Cette prison mentale dont les cellules sont malheureusement très réelles empêche plus que jamais les Algériens de savourer la lumière de la liberté.