Lu sur Le Monde

Le 1er août 1991, le président George Bush – le père – prononça un discours à Kiev, un discours qu’il préfèrerait sans doute oublier. Solidarnosc gouvernait déjà la Pologne, l’Allemagne était réunifiée, Gorbatchev luttait pour sa survie à la tête d’une Union soviétique en voie de décomposition accélérée.

L’Ukraine elle-même basculait depuis deux ans dans un processus indépendantiste qui l’éloignait inexorablement de Moscou. Et pourtant, le président américain choisit, ce jour-là, de mettre en garde les Ukrainiens contre un « nationalisme suicidaire » qui leur ferait commettre la folie de quitter le giron soviétique.

Trois semaines plus tard, l’Ukraine déclarait son indépendance, au lendemain du putsch contre Gorbatchev. Quatre mois après, l’URSS disparaissait, engloutie par le tsunami de la liberté.
George Bush s’était trompé, lourdement, sur l’Ukraine. A sa décharge, il ne fut pas le seul.

L’Ukraine présente même une caractéristique intéressante, celle de concentrer le plus grand nombre d’erreurs de jugement politique à son sujet. « Si nous perdons l’Ukraine, nous perdons la tête », disait Lénine. Torturée par Staline, qui orchestra une famine monstrueuse pour asservir les paysans ukrainiens en en tuant plusieurs millions, bricolée par Khrouchtchev, l’Ukraine finit en effet par faire perdre la tête à l’Union soviétique. Elle n’est pas loin de la faire perdre à Vladimir Poutine.

Pas plus les Russes que les Occidentaux ne comprennent ce pays qui n’est ni l’Est ni l’Ouest, ou qui est les deux à la fois. La crise actuelle, ouverte en novembre avec le refus du président Ianoukovitch de signer le traité d’association avec l’UE, puis qui a culminé le 20 février avec le massacre de Maïdan et s’est soldée par l’effondrement du régime samedi, est une nouvelle illustration de cette incompréhension.

Russes et Occidentaux se sont réveillés dimanche tout aussi démunis face à une situation qui les concerne pourtant au premier chef. La différence de priorités perceptible dans les réactions des uns et des autres, samedi soir, éclaire leur divergence d’intérêts.

Américains et Européens mettent l’accent sur l’importance de préserver l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Pour eux, le plus grand risque est l’instabilité aux portes de l’Union, avec la perspective de conflits sécessionnistes dans les régions russophones du pays.

Les Russes, eux, dénoncent la menace qui pèse sur la « souveraineté » de l’Ukraine : un rapprochement de l’Ukraine avec l’UE équivaut en quelque sorte à une annexion de l’Ukraine par l’Occident.

 Comment en est-on arrivés là ? Il faut remonter dix ans en arrière, à l’époque du grand élargissement de l’UE qui accueillit en 2004 dix ex-démocraties dites populaires. C’était un énorme saut pour l’Union, un saut transformationnel, d’autant plus que d’autres adhésions se profilaient. Il fallait donc dissuader de nouvelles candidatures le plus élégamment possible, sans pour autant dresser de nouvelles barrières dans un monde en recomposition.
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