Journaliste algéro-kazakh, Rustem a décidé de partager avec Algérie-Focus ses récits de voyage. Pour sa deuxième chronique, Rustem nous emmène à la recherche des décombres du vol Air Algérie AH 5017 qui s’est écrasé au nord du Mali, le 24 juillet 2014.

Lire la première chronique de Rustem : Un Ramadhan sous les bombes à Gaza

“Voilà l’épave Algérie !” Abou Bakr est un bon guide, mais son français n’est pas toujours très orthodoxe. Nous étions là, tous les deux, perdus en plein milieu de l’océan saharien de mon enfance. Nous avions enfin trouvé ce que nous avions passé ces quatre derniers jours à chercher : les décombres du vol Air Algérie AH 5017. J’avais un peu l’impression d’être « Tintin dans Coke en stock », perdu dans un océan de sable avec comme seul radeau de fortune le 4×4 d’Abou Bakr. Oui, exactement comme dans « Coke en stock » : beaucoup de coke, des trafics en tous genre, des marabouts détruits, un soleil aride et un désert qui a soif de revivre.

Abou Bakr et moi avons passé un partie de notre enfance ensemble à Tombouctou. Lui, le touareg de Kidal, et moi, croisé d’un peu partout. Enfants, on se parlait dans un mélange de tamasheq et de français. Mais mon tamasheq a perdu de son lustre et son français n’est plus le même. Abou Bakr a bien souffert entre toutes les guerres qui ont secoué le nord du Mali ces derniers temps. J’ose à peine lui demander d’où vient la grosse balafre qui barre son visage. Il me répond avec un grand sourire : c’est à force de trop rigoler.

Donc nous y voilà, « l’épave Algérie » au nord du Mali. Il me pointe du doigt les décombres de l’avion. On les voit à peine d’aussi loin, mais on ne peut pas trop s’en approcher, il y a beaucoup de 4×4 et de militaires autour de l’épave. Les journalistes n’y sont pas autorisés.

Enfant, j’étais dans le Boeing 737 détourné entre Ghardaïa et Alger. Mais ce n’était pas la faute d’Air Algérie, c’était celle des terroristes. Puis, j’ai pu découvrir Annaba, c’était sympa!

Plus âgé, j’ai subi comme tout le monde les retards qui parfois duraient plusieurs jours. Mais ce n’était pas la faute d’Air Algérie, la compagnie avait peu de moyens pendant les années de plomb. J’ai appris à être patient, c’était sympa!

À l’université, je me rappelle d’un vol Alger-Londres qui a fait demi-tour en plein milieu de la Méditerranée.  Mais ce n’était pas la faute d’Air Algérie, c’était celle d’un « problème technique ». Ça m’a donné l’occasion de revoir la baie d’Alger dans l’autre sens, c’était sympa!

Et puis je me suis arrêté un moment pour penser et je me suis dit, non, ce n’est pas un problème technique, ce n’est pas les terroristes, ce n’est pas la crise, c’est Air Algérie, c’est l’Algérie, c’est « l’épave Algérie ». Non finalement, ce n’est pas sympa! Ce vol Alger-Londres fut mon dernier avec notre chère compagnie nationale : je préfère mourir vieux plutôt que patriote.

Une larme s’est formée au coin de mon œil, poussant Abou Bakr à me demander ce qu’il m’arrivait. Je lui ai répondu : « Rien, je me rappelle que, quand j’étais petit, j’adorais Air Algérie. Une compagnie sans accident qui se permettait de servir de la truffe noire à ses usagers. Maintenant, regarde ce qu’il reste du Mali, du Burkina Faso et de l’Algérie. Indépendants peut-être, mais nos boites noires sont encore analysées par les experts français ». Abou Bakr se met à sourire, me regarde et me dit : « Hé Roust, Tu vas nous faire pleurer avec tes histoires. Tu sais j’ai pris Air Algérie le mois dernier et tu sais quoi, ils servent encore de la truffe noire. Alors tu vois, on est bien, on mange encore de la truffe noire ».

Puis on s’est mis à rire tous les deux et pendant un instant, j’y ai cru : c’est vraiment comme ça qu’il a eu sa balafre, il avait juste trop rigolé ce jour-là.

Rustem El-Battouti