Comme beaucoup d’autres établissements scolaires, le lycée sportif de Draria organisait il y a deux semaines sa grande rentrée scolaire. Une 14e reprise marquée par des désaccords persistants avec les fédérations sportives et le ministère des Sports, concernant l’organisation et les objectifs de l’établissement.

Le volley est une discipline qui se pratique habituellement à 6 contre 6. Or, cette après-midi-là dans le gymnase du lycée sportif de Draria, ils ne sont que cinq garçons et une fille à enchaîner les smashs et les manchettes de part et d’autre du filet. A défaut d’un bon bloc ou d’une défense digne de ce nom, les attaques ne reviennent pas beaucoup et ce n’est pas facile d’imaginer ce que les actions pourraient donner en match. Alors que le lycée a formé plusieurs volleyeurs de haut niveau ces dernières années, comment en est-on arrivés à une situation aussi critique?

L’explication se trouve dans un conflit latent entre la direction de l’établissement et les fédérations sportives, incapables de s’entendre sur les modalités de leur coopération -et notamment le financement de la formation, pour le moment entièrement à la charge du ministère des Sports, alors que ce sont les clubs qui en profitent le plus. En attendant de trouver une solution, aucun nouveau joueur de sport collectif n’a été recruté pour la rentrée scolaire 2014.

“La sélection est faite par les fédérations, alors même que c’est nous qui nous occupons des sportifs au quotidien,” déplore Salim Achouri, entraîneur de la section volley. “Il n’y a pas de stratégie claire : nous ne sommes ni une équipe nationale, ni une équipe de club. Le potentiel est là, mais c’est démotivant de ne pas avoir d’objectif précis et de devoir “former pour former”.”

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Avec aucune nouvelle recrue en sport collectif cette année, le gymnase du lycée sportif national de Draria semble bien vide à l’heure de l’entraînement de volley.

“Un esprit sain dans un corps sain”

Demeuré de longues années au stade de projet, le lycée sportif national de Draria a finalement vu le jour en octobre 2001. D’une capacité d’hébergement de 300 lits, il accueille en plus chaque année une centaine de demi-pensionnaires. Tous sont des jeunes sportifs provenant des quatre coins du pays, âgés de 15 à 20 ans, parmi lesquels un tiers sont des filles. Pour être sélectionnés, ils doivent satisfaire uniquement deux critères : avoir obtenu le brevet des collèges, et être inscrit sur la liste des jeunes talents établie par leur fédération.

“Pour nous, le sport et les études sont indissociables,” explique Assia Benmeguellati, enseignante reconvertie depuis 2001 en directrice des études au lycée sportif de Draria. “Les qualités développées par les jeunes dans leur pratique sportive, notamment l’esprit de compétition et la capacité physique de mémorisation, les aident à réussir dans leur parcours scolaire. Les résultats dans les deux domaines sont corrélés, puisque les meilleurs bacheliers sont souvent ceux qui réalisent aussi les meilleures performances sportives.”

L’adage “un esprit sain dans un corps sain” semble effectivement se vérifier, à en croire les taux de réussite au bac l’an dernier, souvent supérieurs à la moyenne nationale, ainsi que les nombreuses médailles raflées par les (anciens) élèves à chaque grand championnat et les quelques grands noms passés par l’établissement –Mohamed Lamine Zemmamouche, deuxième gardien de l’équipe nationale de football, ou encore la judokate Soraya Haddad, médaille de bronze aux Jeux Olympiques de Pékin en 2008 dans la catégorie moins de 52kg.

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La piscine semi-olympique du complexe sportif sert aussi bien aux nageurs qu’aux athlètes des autres sports venus simplement pour se détendre.

Corps enseignant et encadrement sportif : “chacun essaie d’attirer la couverture à soi”

Pourtant, les obligations de scolarité sont les mêmes que partout ailleurs -c’est pourquoi Mme Benmeguellati privilégie le terme de “lycée pour sportifs”. Les élèves ont simplement la possibilité de rattraper plus facilement les cours lorsqu’ils doivent manquer l’école à cause de compétitions ou de stages à l’extérieur, grâce à des supports en ligne et un suivi quasi-personnalisé. Les élèves-athlètes discutent régulièrement avec le staff technique et la direction afin de définir leurs objectifs, et il n’est pas rare qu’ils décident conjointement de reléguer quelques temps les études au second plan, pour se donner les moyens de décrocher un titre ou un podium international. Le redoublement, voire le triplement d’un même niveau, permettent d’ajuster ainsi les exigences scolaires.

La plupart des professeurs enseignent à Draria depuis la création du lycée et se sont habitués à ce rythme différent, donnant davantage de travail en classe qu’à la maison, ou bien assurant des heures de soutien supplémentaires. Mais Mme Benmeguellati ne cache pas que les tensions sont constantes entre les corps enseignant et sportif. Et se rappelle même avoir dû personnellement forcer un élève à s’alimenter, parce que son entraîneur de club l’avait astreint à un régime très strict pour perdre du poids.

“C’est normal que chacun essaie d’attirer la couverture à soi. Tout le monde est tellement tourné vers la réussite dans son domaine!” balaie d’un revers de main celle qui se dit elle-même “intarissable” lorsqu’elle commence à évoquer ses liens presque maternels avec certains élèves.

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Assia Benmeguellati, directrice des études au lycée sportif de Draria, ici au téléphone dans son bureau.

“L’emploi du temps est tellement chargé que souvent il m’arrive de dormir en classe”

Les horaires sont également aménagés. La suppression des heures d’éducation physique obligatoires permet notamment aux élèves de terminer leur journée de cours à 15h, après avoir commencé à 8h et bénéficié d’une heure de pause le midi. Ils enchaînent ensuite avec leur séance d’entraînement quotidienne, avant de terminer par quelques heures d’études.

“Le programme est bien chargé, mais en même temps c’était mon rêve d’intégrer ce lycée!” s’exclame Yasmine Mellouk, championne arabe senior de judo, du haut de ses 18 printemps.

“L’emploi du temps est tellement chargé que souvent il m’arrive de dormir en classe,” renchérit Amina Merabet, vice-championne d’Afrique junior de karaté. “Ça fait deux ans que je suis là, mais j’ai toujours du mal à m’adapter à l’internat. On tombe vite dans une routine assez ennuyante, et qui plus est c’est souvent difficile de trouver une connexion Internet,” ajoute cette handballeuse qui ambitionne de devenir journaliste.

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La salle omnisports, où s’entraînent notamment judokas et karatékas.

Un environnement favorable mais un budget insuffisant

En plus d’une scolarité sur mesure, le lycée sportif de Draria possède un encadrement sportif de qualité, avec pour chacune des disciplines proposées des entraîneurs obligatoirement diplômés de l’ISTS (l’Institut des sciences et des technologies du sport de Dély Ibrahim), et assure un suivi médical complet avec quatre médecins, quatre kinésithérapeutes et deux psychologues.

Pouvoir rassembler un grand nombre d’infrastructures au même endroit est également un atout de taille. Le même complexe regroupe ainsi les dortoirs, les salles de cours, les bureaux du personnel, un gymnase, une salle omnisports, une piscine avec bassin de 25 mètres, ainsi qu’un ring de boxe et une salle de musculation. Pour l’athlétisme, la voile ou le cyclisme, il faut cependant se déplacer et les trajets sont à chaque fois longs et fastidieux. La direction milite depuis plusieurs années pour agrandir le domaine, en construisant notamment un stade d’athlétisme, mais aucun projet n’a pour le moment abouti.

Dans ses recommandations annuelles, l’administration demande également régulièrement l’augmentation du budget qui lui est alloué par le ministère des Sports, l’organisme de tutelle chargé de son financement –le ministère de l’Education nationale n’assurant que la partie pédagogique de la formation. En effet, l’ensemble de la scolarité -hébergement et restauration compris- est pris en charge intégralement par l’Etat, mais avec l’augmentation du nombre d’élèves les fonds se révèlent insuffisants, notamment en ce qui concerne l’alimentation.

“Depuis peu nous avons dû supprimer le goûter, et nous devons désormais composer avec 200DA par tête pour trois repas par jour!” s’exclame Fayçal, le cuisinier, au milieu de son réfectoire vide. “Ce n’est clairement pas assez, surtout qu’un jeune sportif, ça mange équilibré et ça dévore!”

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Fayçal, le cuisinier, au milieu de son réfectoire quasi désert après le déjeuner. Il dénonce le cruel manque de moyens alloués à la préparation des repas.

Une sélection locale pour éviter le déracinement

En tant que directrice des études, Assia Benmeguellati réclame également davantage d’aménagement sur le plan scolaire. Elle propose notamment un bac en quatre ans, et envisage de revenir à des journées qui se terminent à 13h, comme c’était le cas auparavant avec les semaines de six jours, ou bien elle suggère encore au ministère de créer une commission d’experts pour optimiser l’alternance études/sport.

Selon celle qui prendra sa retraite à la fin de l’année, après 40 ans passés dans l’Education nationale, l’organisation du système de formation des jeunes sportifs est à repenser dans son ensemble. Elle imagine par exemple que les jeunes soient détectés dès leur plus jeune âge au niveau des clubs, puis orientés vers des classes de sport/études ou des établissements sportifs implantés dans chaque wilaya*, permettant dans le même temps de ne pas déraciner trop tôt des adolescents qui n’ont encore jamais quitté le giron familial -elle cite ainsi le cas d’un boxeur que son père a déposé la veille d’Annaba, pour qui le choc a été trop dur et qui a demandé à retourner chez lui après seulement une nuit passée à l’internat.

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Farid Mahdad, directeur des sports, espère que l’avenir apportera toujours plus de titres à ses élèves-athlètes.

Après le bac, l’excellence ou rien

Le lycée de Draria jouerait alors en quelque sorte le rôle de “pôle d’excellence national”, où seuls les quelque tout meilleurs sportifs de chaque wilaya serait envoyés. Une structure similaire pourrait également être mise en place afin de permettre aux jeunes talents de poursuivre leurs études supérieures. Aujourd’hui, seule une infime élite parvient à vivre de sa passion, et ceux qui se dirigent vers la faculté ne peuvent bien souvent plus mener de front parcours académique et sportif.

“On en est encore qu’au début du processus, mais un lycée sportif c’est déjà mieux qu’un club car on a plus de créneaux et de meilleures infrastructures,” positive Bouhired Messaoud, entraîneur de tennis de table à Draria. “Il faut arrêter de tricher en sélectionnant en équipe nationale des joueurs formés à l’étranger et qui choisissent l’Algérie par défaut. Je préfère que les jeunes soient initiés ici, quitte à partir ensuite se perfectionner ailleurs, mais au moins on commence à s’inscrire dans la durée. Il faut prendre le temps de construire une base solide. Le sommet de la pyramide n’en sera que plus élevé.”

*Trois annexes du lycée sportif national existent déjà, à Blida, Aïn Sefra et Oum El Bouaghi, mais elles sont en net sous-effectif et ne représentent qu’un poids supplémentaire pour leur structure-mère de Draria. Quant aux classes sport/études mises en place il y a quelques années, elles ne proposeraient pas suffisamment d’aménagements pour les jeunes talents sportifs.

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