J’ai demandé à un groupe d’élèves de seconde qui était l’Emir Abdelkader. L’un d’eux a voulu savoir s’il s’agissait bien de «la statue du cavalier avec une épée». J’ai répondu oui. Il m’a avoué en s’excusant qu’il avait oublié. Ses camarades aussi. Ils l’ont bien étudié en cours d’histoire, mais ils ont oublié. Avaient-ils entendu parler de Sidi Ahmed Tidjani ? Non ! De Ben Badis ? Oui ! Pouvaient-ils en parler ? Non ! A dire vrai, je n’étais ni déçu ni surpris. Ils ne pouvaient pas faire exception au milieu du  vide culturel ambiant.

Les élèves ne retiennent que ce qui les intéresse et les enseignants ne peuvent susciter l’enthousiasme que s’ils sont eux-mêmes enthousiastes. Il ne s’agit pas de refaire le procès de l’éducation nationale en Algérie, mais seulement de rappeler les fondamentaux sur lesquels il ne faut jamais transiger. En abandonnant le champ religieux à des charlatans en service commandé, nous avons collectivement sacrifié nos enfants. Mais la partie n’est pas perdue si nous prenons les bonnes décisions, à commencer par faire connaître à nos enfants la richesse de notre patrimoine religieux national. Nos oulémas, nos penseurs, nos savants religieux.

Combien d’entre nous savent que l’Emir Abdelkader (mort en 1883), n’est pas seulement l’unificateur des tribus, le héros de la résistance à l’occupation coloniale, le père de la nation, mais qu’il est aussi et surtout un érudit, un homme d’une grande culture, un poète, un écrivain, un grand humaniste et un grand mystique de l’islam. Un des maîtres  spirituels majeurs du soufisme contemporain, dont on s’inspire et qu’on célèbre dans le monde entier. C’est l’Emir Abdelkader qui nous a fait découvrir Ibn Arabi. Six siècles séparent et unissent ces grands « saints » de l’islam (Awlyya’a Allah). L’Occident retient de lui, son humanisme, son degré élevé de spiritualité et le souvenir de celui qui sauva des milliers de chrétiens à Damas en 1860, au nom de l’islam et du respect de la vie humaine. Il fut aussi le précurseur des droits de l’homme par ses avancées sur la protection et le respect des prisonniers de guerre. Partisan d’un islam d’amour, tolérant et ouvert, il sut perpétuer l’enseignement de ses maîtres soufis, continuateurs de la tradition mohammedienne. Aujourd’hui dans plusieurs pays – sauf en Algérie – des associations internationales se consultent pour  proposer sa candidature au prix Nobel de la paix à titre posthume.

Un siècle avant lui, C’est une autre grande sommité religieuse, Sidi Ahmed Tidjani, qui vît le jour à Aïn Madhi en 1737, et qui reçut l’inspiration divine à travers son engagement dans la voie soufie. Un immense guide spirituel dont la passion pour la connaissance et sa quête du savoir l’amenèrent à voyager dans plusieurs pays et à côtoyer les plus grands maîtres soufis de son époque. Son aura dépassera largement les frontières de l’Algérie puisque la tariqa tidjania est aujourd’hui connue dans le monde entier et domine en Afrique et particulièrement au Sénégal où ses adeptes se distinguent par leur érudition, le sérieux de leur engagement et la rigueur morale dans leur comportement.

Faut-il parler d’Abdelhamid Ben Badis (mort en 1940) et de sa vision d’un islam éclairé ? De sa volonté d’adapter l’islam à son siècle en l’ouvrant vers le monde extérieur ? Faut-il parler de tant d’autres intellectuels musulmans algériens, qui ont consacré leurs vies à prôner un islam du juste milieu, en fidélité avec l’enseignement coranique : « C’est ainsi que nous avons fait de vous une communauté du juste milieu » Coran 2/143.

Il faudrait aussi parler de Malek Bennabi (mort en 1973) et de son discours critique sur la conception passéiste et rétrograde de l’islam et de son combat pour le dialogue inter-religieux. Un intellectuel de renom dont les œuvres sont régulièrement consultées par les chercheurs francophones.

Nous n’oublierons pas non plus, pour élargir notre palette et montrer l’étendue des champs d’études, l’œuvre importante de Mohammed Arkoun (mort  en 2010), un des plus grands spécialistes de la pensée philosophique et anthropologique du fait religieux, défenseur d’une actualisation permanente de l’islam et du recours aux sciences humaines pour comprendre le texte coranique.

Nous avons à peine évoqué cinq personnalités immenses ayant consacré leurs vies à tenter de comprendre l’islam, chacune par des approches différentes, philosophiques, mystiques, rationnelles, scientifiques mais convergeant toutes vers une meilleure connaissance de la société musulmane et vers un approfondissement de la pensée islamique pour la revivifier et mettre le monde musulman au diapason du monde et du progrès. Un monde aux antipodes de ce que veulent nous imposer les nouveaux prophètes dans un espace déserté par les élites et dominé par une oligarchie devenue par son silence et sa démission de fait, complice de cet islam rétrograde et fanatique qui cherche à saper les bases mêmes de notre société.

Cinq personnalités honnies par le salafisme et le wahhabisme, et oubliées ou occultées par ceux qui nous gouvernent. L’Emir Abdelkader doit sa survie à des associations étrangères et, ce sont plus souvent les confréries soufies marocaines qui le mettent à l’honneur. Sidi Ahmed Tidjani est enterré à Fès au Maroc, où on se garde bien de mentionner qu’il est né en Algérie, mais où son mausolée fait l’objet de pèlerinage tout au long de l’année. Mohammed Arkoun est enterré au Maroc parce que l’Algérie l’a boudé. Malek Bennabi est oublié et Ben Badis est à peine évoqué selon l’humeur du moment ou le niveau intellectuel des responsables de Constantine.

C’est douloureux de finir sur une note pessimiste. Il ne pouvait en être autrement tant l’état des lieux est triste à pleurer. Un pays qui ne fête pas les siens, qui ne les fait pas connaître ou qui les occulte sciemment, est un pays qui ne mérite pas d’avoir donné le jour à autant de grands hommes qui continuent pourtant à faire son prestige. Mais je ne dirai pas cela à nos collégiens. Nos jeunes ont besoin d’espoir et d’encouragement. Je leur ferai la promesse que le pays rattrapera le retard le plus tôt possible et qu’ils peuvent être fiers de leurs anciens ; mais qu’il leur appartient à eux et à eux seuls de veiller à sauvegarder et à mettre en valeur notre patrimoine global, qu’il soit matériel ou immatériel.

 

 

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