Une poignée de jeunes algériens tente depuis quelques années d’implanter dans leur pays ce concept, né en 2003 aux Etats-Unis et qui compte aujourd’hui plus de 7 millions d’adeptes à travers le monde. Rencontre avec ces pionniers du “tourisme sur canapé”.

Le mercure du thermomètre petit à petit redescend et le soleil tranquillement disparaît derrière le toit crénelé de la Grande Poste d’Alger. Le moment idéal pour siroter un verre entre amis à la terrasse d’un café. Comme tous les mercredis, la petite communauté des “couchsurfers” en profite pour tenir son “meeting” hebdomadaire. Autour de la table ce soir-là, seulement deux étrangers et cinq algériens, des habitués du rendez-vous avec leurs codes et leurs franglais bien à eux. “On se voit presque tous les jours, on est comme une petite famille,” confie ces jeunes pour la plupart d’origine modeste.

Après quelques tentatives infructueuses, le couchsurfing s’est réellement structuré en Algérie à partir de 2009 et la diffusion à la télévision d’un reportage sur le phénomène. Le principe est simple : une fois inscrit sur le site couchsurfing.org, chaque membre peut participer à toutes les activités proposées par la communauté. Même pas besoin de proposer un hébergement, le but étant avant tout la rencontre et l’échange.

« Même pas besoin de billets d’avion pour voyager »

Le concept permet à chacun de voyager facilement et presque gratuitement. Ainsi Arezki*, 29 ans, en short et t-shirt à fleurs, le regard tranquille derrière ses épaisses lunettes, a réalisé l’hiver dernier un tour d’Algérie de plus d’un mois sans débourser le moindre centime pour l’hébergement. Cette aventure lui a permis de découvrir son pays, mais surtout de se faire de nombreux amis -à qui il a pu rendre la pareille en les accueillant à son tour chez lui et en leur faisant visiter la capitale.

“On a même pas besoin de billets d’avions pour voyager,” renchérit Mustapha*, un fidèle du mercredi au look plus traditionnel. “Rien qu’en écoutant le récit des autres couchsurfers, j’apprends souvent plein de choses sur des contrées lointaines auxquelles je ne me serais jamais intéressé”.

S’il permet d’explorer le monde -et de développer ses compétences linguistiques-, le couchsurfing est aussi un bon moyen de redécouvrir son propre environnement en servant de guide ou en proposant des activités culturelles originales aux visiteurs étrangers. “Notre but est de faire découvrir notre pays et d’en donner une bonne image,” assure Mohamed*, trentenaire qui s’investit activement depuis plus de trois ans pour faire vivre ce projet.

Pas un hôtel ni une agence matrimoniale

Il existe cependant quelques règles à respecter pour être un bon couchsurfer, à commencer par la courtoisie et la reconnaissance. Mohamed explique ainsi comment il a dû se séparer d’un jeune allemand qu’il s’était proposé d’héberger chez lui il y a deux ans. Celui-ci se comportait de façon étrange, prenant des photos de tout et de rien et disparaissant régulièrement sans donner de nouvelles. L’expérience leur aura appris au moins une chose à tous les deux : le couchsurfing ne peut se concevoir ni comme une agence de voyage, ni comme un hôtel. Encore moins comme un service matrimonial, rajouteront certains.

Un système de commentaires efficace permet d’éviter les déconvenues et que puissent naître des relations fortes. “J’ai gardé contact avec à peu près 70% des personnes que j’ai accueillies,” assure Mohamed. “Je me suis par exemple noué d’amitié avec un jeune français lorsqu’il est venu à Alger. Il m’a ensuite invité à fêter son anniversaire avec tous ses copains, et j’ai passé trois jours formidables dans les châteaux du Beaujolais!” se souvient le jeune homme avec encore des étoiles plein les yeux.

Se protéger des dérives du tourisme de masse

Le développement du couchsurfing, porteur de belles promesses pour la jeunesse algérienne, n’en est pourtant ici qu’à son stade embryonnaire. Les principales préoccupations des voyageurs étrangers demeurent la sécurité et l’obtention du visa. Beaucoup renonçant devant ces premiers obstacles, ils ne sont que quelques dizaines à visiter l’Algérie chaque année.

La majorité des couchsurfers reçus à Alger sont des algériens, là encore avec les barrières culturelles que cela implique. Beaucoup de familles refusent par exemple que des filles s’adonnent seules à ce genre de pratiques, ou encore certains couples privilégient les séjours à l’hôtel pour plus d’intimité.

L’invasion touristique est donc encore loin, mais les couchsurfers algérois préfèrent se prémunir en n’ébruitant pas trop leur concept auprès des non-initiés. En Asie, où des millions de touristes affluent chaque année, certains esprits malveillants l’ont d’ores et déjà détourné en facturant leurs services aux couchsurfers au moment de leur départ.

*Les prénoms ont été modifiés.