Monsieur Kamel Haddar

Vous m’avez demandé quel était mon rêve. Eh bien mon rêve à moi, c’est d’avoir un jour l’occasion de rêver parce qu’ici on ne rêve plus. Mon rêve à moi, c’est d’avoir le droit de rêver, comme tous les jeunes de mon âge, comme ceux qui veulent refaire le monde ou qui rêvent d’un autre monde. Mon rêve à moi c’est d’avoir les moyens de mes rêves. Je vis dans un pays où on rêve de tout et où l’on nous empêche de rêver. Pour rêver, il faut lever les yeux au ciel ou les fermer. Quand je regarde l’horizon, on croit que je veux partir. Quand je regarde le fond du ciel, on me prend pour un fou et quand je ferme les yeux on croît que je refuse de voir la réalité.

C’est vrai que rêver, c’est s’échapper. Mais s’échapper n’est pas renoncer. C’est respirer à pleins poumons. C’est prendre son élan  pour mieux revenir. C’est imaginer que je peux vivre comme tous les étudiants de mon âge ; comme ceux que je vois dans les films ou à la télévision, comme ceux qui ont étudié ici, chez moi, en Algérie, avant moi, il y a longtemps.

C’est imaginer que j’occupe une petite chambre à la cité universitaire. Qu’il y a des garçons et des filles dans le campus et les amphis. Que tout le monde fait du sport. Qu’on rit, qu’on se taquine, qu’on fait des blagues, qu’on écoute à l’amphi, qu’on parle avec les profs, qu’on se bouscule au resto U, qu’on chante dans les bus. Garçons et filles,  amitié et respect, camaraderie et joie de vivre. Sans complexes, sans jalousie, sans envier les autres pays, sans parler d’impossible, sans négliger le possible et sans s’interdire d’espérer.

C’est imaginer que j’irai jusqu’au bout de mes études, que je pourrais me confronter à plus fort que moi, que je pourrai l’égaler et puis le dépasser. C’est faire comme ailleurs et puis ensuite, mieux qu’ailleurs. Je voudrais être médecin, passer le concours de l’internat, coller à l’ombre de mon prof, lui prendre sa science, soigner nos malades chez nous, faire mieux que le voisin, retrouver le niveau de la faculté de médecine d’Alger des années soixante. On m’a dit qu’à l’époque, durant les dix premières années de l’Indépendance, à l’hôpital Mustapha, tous les chefs de service étaient des cadors, des pontes, des grosses pointures, connus à l’étranger, respectés de tous. On m’a dit qu’on venait de partout se soigner chez nous.

Je ne voudrais plus qu’on aille se soigner les dents à Tunis, les yeux à Casablanca et le moral ailleurs. Je ne voudrais plus qu’on aille mourir dans les salles d’attente des hôpitaux français. Je ne voudrais plus avoir honte de nous, de nos hôpitaux, de nos infirmiers, de nos médecins, de nos ministres, de nos députés, de nos maires, de nos routes, de nos balcons, de nos immeubles, de nos vêtements, de nos tenues, de nos manières, de nos autobus, de nos trottoirs, de nos plages, de nos villages.

Je rêve d’un pays où on ne fait pas trop de fautes d’orthographe, où on parle correctement une langue ou deux ou plus, mais où on ne les mélange plus. Je voudrais qu’on chante juste, des paroles belles, de la poésie, des mots d’espoir, sur des airs qui donnent envie de rêver ou de danser. Je rêve d’un pays où on reprend goût à la fête, où on peut chanter et danser dans les mariages, où on accueille la vie tous les matins avec le sourire, où un jeune cède sa place à une dame, à une personne âgée, où nos vieux sentent bon la cannelle, où les hirondelles nous étourdissent comme autrefois et où on rentre le soir à la maison fatigués mais heureux. Je voudrais qu’on entre dans les mosquées avec le sourire et qu’on en sorte avec le sourire. Je ne voudrais plus me méfier des barbes et des taxis. Je ne voudrais plus de ce noir qui n’est pas de chez nous et qui a pris violemment la place du blanc du haïk. Je préférerais respecter le policier plutôt que le craindre ; avoir peur du gendarme pour devenir plus sage. Je voudrais ne plus avoir peur de l’autoroute, des camions et de la nuit qui tombe.

Je rêve d’un pays où je n’aurais plus besoin de rêver de vivre dans un autre pays. J’aimerais tellement retrouver ce pays dont mes grands-parents m’ont dit que c’était le plus beau pays du monde. J’aimerais voir les orangers en fleur et les couchers de soleil sur le plus beau bleu de la plus belle mer du monde.

Je rêve de voir partir tous ceux qui ont abîmé le pays de mes ancêtres, qui ont fait de nous des gens infréquentables, qui nous ont imposé les mauvaises manières, qui viennent de rien et qui ne connaissent rien. Je ne voudrais pas qu’il leur soit fait du mal. Je voudrais simplement qu’ils partent sur la pointe des pieds, avec leur butin, sans se retourner, pour ne plus revenir.

Vous voyez monsieur, je ne demande pas l’impossible, je ne demande rien. Je demande seulement qu’on nous laisse, mes camarades et moi, accéder à la boîte à outils et je vous promets monsieur, que nous ferons de notre pays, le plus beau pays du monde.