Des défenseurs de la langue algérienne, le « derja », se sont réunis mercredi 22 avril aux Glycines, le centre diocésain d’Alger, pour appeler à la réhabilitation de ce patrimoine linguistique et la révision de la méthode d’apprentissage, vieille de quatre décennies. Boudé par une partie de l’élite algérienne, cette langage parlée peut-elle jouir d’une existence scientifique ? Décryptage.

En Algérie, le Tamazight n’est pas le seul moyen de communication en manque de reconnaissance. Paradoxalement, le « derja« , la langue parlée par l’écrasante majorité des Algériens, n’est pas non plus reconnue. L’arabe standard moderne est la seule langue officielle de l’Etat algérien. La langue vernaculaire algérienne est reléguée au rang de dialecte bâtard et truffé de fautes, dérivé de l’arabe littéral, pur et noble.

Le « derja » connaît en quelque sorte le même sort que celui des langues dites « vulgaires », parlers et dialectes nationaux, durant l’ère médiévale en Occident. Ces modes de communication étaient marginalisés par l’élite intellectuelle de l’époque, qui lui préférait, de loin, le latin. En Algérie, certaines têtes bien-pensantes, qui s’expriment volontiers dans la langue « sacrée », celle du Coran, ou encore en français, langue du savoir et de la connaissance, continuent de réduire le derja à un moyen d’expression trivial.

Rares sont ceux qui tordent le cou à ce cliché. « Toute la beauté de la langue algérienne c’est qu’on peut s’exprimer de différentes manières en fonction de qui est notre interlocuteur. On n’est pas obligé d’avoir recours à l’arabe classique pour parler à un supérieur hiérarchique, un ministre, une personne de pouvoir et d’influence. La langue algérienne permet très bien de s’adresser au Président de la République tout en respectant sa fonction », corrige une professeure de sciences, qui enseigne également le derja au centre diocésain d’Alger.

Décomplexer les Algériens

Au centre d’études des Glycines, abrité dans le diocèse d’Alger, on se bat depuis plus de 40 ans pour réhabiliter la langue algérienne. Lors de la journée d’étude organisée mercredi aux Glycines, sous le thème « Le derja une langue à part entière ? », les universitaires présents étaient tous sur la même longueur d’ondes: La langue algérienne existe indépendamment de l’arabe littéral. « Le derja n’est pas une variante d’une pratique linguistique plus intéressante, en l’occurrence l’arabe standard moderne, c’est une langue à part entière », a ainsi soutenu Matthieu Marchadour, un étudiant français qui consacre ses travaux de recherches linguistiques à la méthode d’enseignement du derja. Pour ce socio-linguiste, la langue algérienne n’est d’ailleurs pas la seule née d’un brassage linguistique. Témoin des différentes civilisations qui ont foulé le sol algérien, le derja se base sur une composante arabique dominante, assortie d’influences évidentes du latin, de l’espagnol, du berbère et du français. « Prenez le mot « cheba » (ndlr « belle » en français), ce n’est pas de l’arabe, c’est du berbère ! », relève la professeure de sciences. « Les langues ne sont pas imperméables, elles empruntent les unes aux autres. À titre d’exemple, quand un Français dit « je pars en week-end », il n’a pas le sentiment de dévoyer sa langue », glisse Matthieu Marchadour.

Mais cette perception du derja n’est pas partagée par le large public. Depuis l’arabisation du pays, dans les années 1970, les Algériens sont désormais les premiers à dénigrer leur propre langue maternelle, sous-estimant la langue parlée au quotidien par rapport à celle enseignée jusqu’au lycée. Le premier pas vers la réhabilitation du derja n’est donc pas politique ou institutionnel mais social. Pour faire de l’arabe algérien une langue à part entière, encore faut-il que ses principaux locuteurs arrêtent de nourrir un complexe vis-à-vis du moyen de communication, qu’ils emploient dans leur quotidien, expliquent les socio-linguistes, défenseurs du derja. Les Algériens doivent donc sortir de la « schizophrénie » linguistique dans laquelle on tente de les confiner depuis plus de 40 ans, souligne Khaoula Taleb Ibrahimi, professeure à l’université Alger 2. La langue étant un vecteur culturel fort, la reconnaissance du derja contribuera à l’affirmation de l' »algérianité » du peuple algérien, estime-t-elle. « Une meilleure connaissance de notre langue maternelle nous permettra une meilleure connaissance de nous-mêmes », a-t-elle défendu lors de son intervention.

Exclue des bancs d’écoles, le derja a la spécificité de n’être transmisse qu’oralement, ce qui, à long terme, peut menacer sa sauvegarde. À Alger, le centre diocésain est le seul à dispenser des cours d’arabe algérien. Ici, les enseignants s’appuient sur la méthode Kamal, une méthode d’apprentissage destinée aux locuteurs, dont le derja n’est pas la langue maternelle. Cette méthode, qui fait la part belle à l’apprentissage oral, repose sur un corpus de 45 textes, abordant des thèmes aussi variés que l’immigration, l’école ou la vie quotidienne. Seulement, la méthode Kamal a été élaborée en 1971 et ne correspond donc pas tout à fait à la société algérienne du XXIè siècle.

Les premiers dictionnaires bilingues français-arabe algérien

C’est pourquoi les défenseurs du derja réfléchissent à une réactualisation de la méthode Kamal pour prendre en considération l’évolution socio-culturelle de la société algérienne. Depuis 2013, une équipe de spécialistes des universités d’Alger 2 et Rennes 2 planche sur la révision de la méthode Kamal, née au centre diocésain d’Alger. Son idée: Actualiser et enrichir le champ lexical de la méthode Kamal. « Introduisons, par exemple des termes issus des domaines des nouvelles technologiques de l’information et de la communication, les TIC, ou les mots « hitist » ou « haraga » », a ainsi proposé Fatima Zohra Chaïb, professeure à l’Université Alger 2, au cours de sa présentation. Le courant réformiste du derja suggère également d’insérer des éléments de la culture musicale algérienne. « C’est un moyen agréable et efficace pour favoriser l’apprentissage d’une langage », estime Fatima Zohra Chaïb. Autre piste de réflexion évoquée : ouvrir la méthode Kamal aux parlers ruraux. Jusqu’à aujourd’hui, l’unique manuel d’apprentissage du derja ne fait référence, en réalité, qu’à l’Algérois, omettant les autres variantes linguistiques régionales. À ce propos, les « derjaphiles » plaident pour la publication d’un atlas géo-linguistique, qui regroupait tous les dialectes régionaux parlés jusqu’à aujourd’hui à travers l’ensemble du territoire algérien.

Depuis une dizaine d’années, l’arabe dialectal algérien suscite un regain d’intérêt chez les scientifiques algériens et français indéniable. Pas moins de cinq dictionnaires bilingues français-arabe algérien ont été édités depuis le début des années 2000. Parmi eux, « Le dictionnaire des locutions de l’arabe dialectal algérien » de Mohamed Nazim Aziri, paru en 2013 aux éditions Anep. Le travail de rationalisation et de préservation du patrimoine linguistique de l’Algérie est donc enfin en marche.