Entretien avec le sociologue et journaliste Abdelkrim Aouari. Il est chercheur associé au GRAS.
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1-Quelle place occupe la sociologie aujourd’hui en Algérie ? On a l’impression que les sociologues algériens sont absents du débat public. On ne les entend pas beaucoup ?

La place de la sociologie aujourd’hui en Algérie est celle qu’occupent les sciences sociales, la recherche scientifique, le savoir et la culture en général: elle est marginale et marginalisée. Elle se cherche. Elle tâtonne. Elle n’a pas eu de prise sur la société qu’elle n’a pas su approcher, analyser au point que cette dernière n’a pas cessé de nous surprendre.

Aujourd’hui, elle s’interroge sur les raisons de son échec, remet en cause ses pratiques anciennes, ses méthodes et tente tant bien que mal de se remettre au travail lentement et sûrement pour produire de la connaissance scientifique et non pas des discours basés sur des certitudes idéologiques. A vrai dire, les conditions nécessaires au développent des sciences sociales n’ont jamais été réunies dans notre pays.

Elles sont frappées de suspicion et considérées par les équipes dirigeantes successives du pouvoir politique en place à l’indépendance comme «dangereuses », « subversives » , véhiculant des valeurs étrangères à notre peuple et devant être par conséquent mises sous surveillance. Elles n’avaient d’utilité aux yeux du pouvoir que si elles se mettaient au service de son projet de développement. Les sociologues et les universitaires algériens, des années 60 et 70 ont cru aux discours démagogiques habillés de modernisme et de justice sociale du pouvoir de l’époque. Ils se sont engagés dans leur grande majorité dans la mission de la transformation de la société qui leur a été dévolue par l’Etat. Ils n’avaient de regards et d’oreilles que sur ce qu’il venait comme injonctions et orientations de l’Etat et du pouvoir pour répéter et diffuser son discours au sein des masses populaires.
Les travaux des mémoires et des thèses portaient beaucoup plus sur les textes du conseil de la révolution et les résolutions du comité central du parti unique que sur la société et les pratiques sociales. Les convictions politiques et les certitudes idéologiques se sont érigées en savoirs dogmatiques ne supportant pas le moindre débat d’idées serein et sérieux.

L’université apparaissait plus comme une arène où se déroulaient d’âpres luttes d’oppositions politiques et idéologiques et de querelles linguistiques qu’un lieu de production de connaissances et de savoirs: Progressistes contre réactionnaires;arabophones contre francophones; islamistes contre laïcs.

Pour atténuer un tant soi peu cette agitation politique, les pouvoirs publics, à la faveur du changement du cap politique intervenu au début des années 80, considérant les sciences sociales comme « inutiles », vont créer un nouveau clivage en donnant la priorité aux filières technologiques. Les sciences sociales vont être reléguées au statut de parent pauvre.

Le résultat n’allait pas tarder à se faire sentir. L’université a formé des milliers d’étudiants dépourvus de tout esprit critique que les extrémistes religieux ont vite fait d’embrigader et d’enrôler dans la spirale de violence dont le pays peine d’en sortir. Cette dévalorisation et instrumentalisation des sciences sociales a fini par transformer l’université en un espace de reproduction de la pensée ordinaire, dominée par des préjugés de toutes sortes et des idées préconçues.

En fin de compte, l’université qui prétendait transformer la société a plus subi ses pesanteurs sociales et les étroitesses politiques.

Pour résumer la place de la sociologie et les science sociales est étroitement liée à la place des libertés publiques et du degré d’autonomie des acteurs sociaux. Une société régie par la distribution de la rente pétrolière n’incite pas à la réflexion critique, à la créativité, à l’effort, à l’expression libre, à la création d’organisations et d’associations autonomes, à l’émergence d’une réelle société civile, de partis politiques représentatifs.

Aujourd’hui, après toutes ces années sanglantes, on revient petit à petit à la raison. Les certitudes passées des uns et des autres sont remises en cause et on se relève de ses illusions. Mises à part quelques vieilles voix rotors, l’autre qui ne pense pas comme nous n’est plus l’ennemi à abattre mais à comprendre. Les arabophones sont conscients de l’apport que constituent les autres langues étrangères dont le français et des francophones maîtrisent désormais la langue arabe.

On assiste, ces dernières années à un retour à la pratique de la sociologie comme science telle que définie par ses fondateurs auguste compte, Durkeim et non comme de simples discours spéculatifs, théoriques, non confrontés aux réalités sociales comme cela a été le plus souvent pratiqué chez nous.

Durkeim disait que la sociologie  » ne méritait pas une heure de peine si elle ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif » et rester « un savoir d’expert réservé aux experts ». Elle a pour fondement l’attachement au rationalisme et le refus de la théorie pure. La sociologie est une science empirique. Elle a pour fonction d’interroger, de questionner toutes les idées, à commencer par toutes celles qui nous sont présentées comme des vérités immuables, allant de soi, si évidentes et si naturelles. Elle est d’essence critique. Critique d’abord envers elle-même, envers la société et surtout crique envers les différents pouvoirs.
Un autre principe de la sociologie est l’indivision des Sciences sociales.

La compréhension des faits sociaux ne peut être que multi-disciplinaire, d’où la nécessité de travailler ensemble sous forme d’équipes, de groupes de recherches

Les sociologues se sont rappelés ces définitions de base de la sociologie et ne vont plus les oublier après l’expérience que nous avons vécue.
Aujourd’hui des travaux sérieux sont menés sur la base de solides enquêtes. Une demande sociale de recherche pour comprendre des phénomènes commence à s’exprimer. Les pouvoirs publics sollicitent de plus en plus des recherches. Des centres de recherche en sciences sociales comme le CRASC et aussi le GRAS qui a le statut plus modeste de laboratoire déploient des efforts considérables pour réhabiliter les sciences sociales sur des bases scientifiques au service de la société.

Quant à la deuxième tranche de question, je pense que les sociologues ne se sont pas tous tus. Nombreux ont payé très cher leur engagement et leur refus d’abdiquer et de baisser les bras.

Nombreux ont été contraints à l’exil physique et moral mais néanmoins ils sont restés attentifs à ce qui se passe en Algérie et interviennent dans les débats à chaque fois que l’occasion se présente à eux.

Je tiens à préciser qu’il y a plusieurs profils de sociologues. Il est vrai aujourd’hui que le profil du sociologue militant des années 60 et70 a presque disparu. Un autre profil , celui du consultant a émergé pour répondre aux nombreuses offres de recherches lancées par des organisations internationales de l’ONU, de l’Union Européenne, de la banque mondiale et des entreprises étrangères. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus d’intellectuels engagés.

Dans la pratique du métier de sociologue, telle que nous l’avons brièvement défini, il y a toujours une part d’engagement qui varie d’un sociologue à un autre. Le problème à soulever est celui du peu de moyens dont ils disposent pour s’exprimer et plus encore de l’influence, de l’impact de leurs actions sur le grand public quand bien même, ces moyens existeraient.

Les sociologues s’expriment par leurs travaux de recherches, par les livres et par la presse. L’accès aux travaux de recherche est limité aux chercheurs et encore pas tous, ces travaux restent confinés dans les bibliothèques des universités qui les a produits et ignorés par les autres universités. Quant aux livres et même les journaux, l’impact est très limité en raison de la faiblesse du lectorat au double niveau quantité et qualité.

Le problème est que le sociologue a du mal à être compris quand on daigne bien l’écouter. L’explication réside dans la faible qualité de l’enseignement à tous les niveaux doublée de processus de déclassement professionnel et social des cadres ( enseignants, ingénieurs , médecins) et de la classe moyenne qui a pour résultat la dévalorisation sociale du champs des compétences et des savoirs.

Nos écoles et nos universités ont produit des étudiants qui sont comme le montrent nos enquêtes, les premiers à s’en plaindre. Démunis intellectuellement, qu’il leur est difficile de commencer à lire un livre qui ne s’inscrit pas dans l’obtention du diplôme et le finir.

Comment peut on être ouverts aux écrivains, aux chercheurs, aux arts, aux critiques et aux cultures quand des années durant d’enseignement dans une institution fermée et rigide , on vous demande de vous limiter à la reproduction figée du cour de l’enseignant et avoir la note qu’il faut pour la seule finalité qui vaille dont l’expression « fermeture de l’année » récurrent dans les discours des étudiants est on ne peut plus significatif.

2-La société algérienne est souvent qualifiée de « société malade ». Est-ce vrai et de quoi souffrirait-elle ?

Quand il s’agit du corps social, les choses sont plus complexes. La société algérienne actuelle n’a pas attrapé un virus venu de je ne sais d’où. La société algérienne actuelle est le produit de son histoire. Elle a connu de profondes et rapides mutations socio-économiques qui ont produit des bouleversement d’une ampleur rarement vue dans d’autres sociétés.

L’exode rural massif, l’urbanisation accélérée, la scolarisation quasi généralisée notamment des jeunes filles dans des écoles mixtes, le développement du salariat et particulièrement de l’emploi féminin rémunéré, sont autant de puissants facteurs de changement des rapports sociaux qui ont fini par détruire les fondements socio-économique de l’ordre social patriarcal millénaire en Algérie.

La population urbaine en Algérie est passée de moins de 20% au lendemain de l’indépendance à prés de 80% actuellement.

Des professions se sont progressivement féminisées comme l’enseignement, la santé, la magistrature. Mais comme les mentalités évoluent plus lentement, ces changements ont été perçus comme autant d’agressions à notre culture, à notre identité, d’où une première contradiction entre une idéologie patriarcale millénaire encore très prégnante dans les esprits face à un contexte social où la famille patriarcale est en voie de disparition.

Ces contradictions vont être exacerbées par la crise économique survenue à la fin des années80 qui a plongé des millions d’algériens dans la misère et la pauvreté. Plus de six millions de personnes vivaient d’après un rapport de la banque mondiale de 1995, sous le seuil de la pauvreté pendant que des fortunes colossales s’érigeaient dans un temps record.

Une crise de confiance s’est instaurée et les algériens qui ne croient plus à rien et qui ont l’impression que rien ne les unit à cause de cette fragilité du lien social d’où ce sentiment de détresse d’angoisse et de solitude qui pousse la grande majorité de la jeunesse algérienne à fuir qui vers la religion, à l’étranger sur des barques de fortunes ou dans la drogue te les psychotropes. Les algériens ont besoin d’un projet nouveau fédérateur, incarné par des figures nouvelles

3- Comment expliquez-vous cette apparition concomitante d’une religiosité conservatrice que l’on remarque depuis quelques années chez une partie de la société, qui cohabite, paradoxalement, avec une tendance de libertinage dans les mœurs ?

Cette vision dualiste , des religieux conservateurs d’un coté et des libertins dénués de toutes morales est réductrice et ne rend pas compte de la diversité et de la complexité des réalités sociales. D’abord, ceux qui vont à la mosquée ne sont pas tous des conservateurs. L’adoption massive du Hidjab ne veut pas forcément dire une adhésion la Chariâ. Le Hidjab a une signification plus sociale que religieuse. Il est porter pour véhiculer un message aux hommes et non pas à Dieu. Par le port du Hidjab, elle manifeste sa volonté de ne pas abandonner les espaces publics qu’elle a occupé, de continuer à étudier, à travailler. Le hidjab tel qu’il est porté dans nos rue, est réduit à sa plus expression à un foulard. Il est l’expression d’un compromis, une sorte de synthèse entre modernité et tradition. le traditionnel ne les arrange pas car il y a trop d’interdits ni le moderne, trop libéral, leur confère un sentiment de culpabilité pour avoir transgressé les limites établies par la société traditionnelle.

4) Quelle est la relation des jeunes au sexe en Algérie ? Est-ce l’avènement d’internet et des chaines satellites, ne risque-t-il pas d’aboutir sur une appréhension biaisée de la sexualité et de la relation homme-femme par les jeunes et ?

Dans les pays développés la problématique de « l’éducation sexuelle » par les films porno se pose comme un véritable problème de société, la femme devient plus un objet sexuel qu’autre chose dans l’esprit de beaucoup de pubères ?

La jeune fille d’aujourd’hui ne ressemble pratiquement en rien à ses aînées des années 70 et encore moins des années 60 qu’on mariait à 15 ans et qui avaient à 20 ans des soucis de mère de famille. Elle a beaucoup gagné en mobilité et en autonomie. Les espaces de rencontre des deux sexes se sont multipliés dans toutes les villes (salons de thé, crémeries, pizzerias, cybercafés, salles de fêtes…). De même, les espaces commerciaux, les souks, les nouveaux centres sont investis par les femmes en tant que productrices de services et consommatrices. Certains de ces lieux offrent même une intimité aux couples qui en profitent pour se laisser aller à quelques gestes amoureux et négocier des suites à donner à leurs relations.

En parallèle, l’âge moyen au mariage, en raison de la longue scolarité notamment des filles et le problème de logements a aussi énormément évolué. Il se situe à environ 36 ans pour les hommes et 32 ans pour les femmes.

Une longue période de célibat, d’autant plus difficile à vivre dans une société qui ne tolère pas encore, de par ses lois et par sa culture dominante, le droit à une sexualité hors mariage qui pourtant existe et se pratique. Le drame des mères célibataires est évoqué régulièrement par la presse qui avance depuis le début des années 90 le même chiffre de 5000 enfants abandonnés nés hors mariage, chaque année en Algérie. Ce chiffre, sans doute de loin inférieur à la réalité montre non seulement l’ampleur de la pratique des rapports sexuels en dehors du mariage mais aussi que ces rapports sont le plus souvent non protégés et donc très risqués. Cela montre aussi que la contraception chez les jeunes filles commence tardivement du fait de l’absence totale de l’éducation sexuelle

Lors de notre première d’étude menée par le GRAS sur le rapport des jeunes à la santé, nous avions recueilli 73 récits de vie répartis sur trois catégories : étudiants, chômeurs et des délinquants et dans trois quartiers différents. De ces entretiens, il ressort que les discussions entre les jeunes portent essentiellement sur deux sujets : le premier concerne « EL Hadda (Terme intraduisible) vers « El kharadj » « l’étranger ».

Le second se rapporte aux filles et au sexe. Leurs discours vont au-delà d’une dichotomie simpliste entre ceux qui adhérent à une sexualité avant le mariage et ceux qui s’y opposent. Leurs récits nuancent et précisent les différents rapports sexuels qui ont cours dans la société. On a pu identifier une sexualité à quatre visages (voir l’article sur les jeunes et les mots pour dire la sexualité) : Une sexualité interdite hors mariage, une sexualité honteuse, une sexualité débridée ou errante et une sexualité assumée. Les propos des filles différent de ceux des garçons. Une majorité des filles affirment ne pas avoir eu de relations intimes pour des raisons qui ont surtout un rapport à la famille.

La sexualité en dehors du mariage est assimilée à une « trahison » de confiance de la famille. Du manque de confiance dans les garçons qui une fois, ils ont obtenus ce qu’ils veulent, se détourneront d’elles et du jugement négatif de la société. Une fille qui a des relations sexuelles est traitée de légère, de pute. Si les filles se cachent pour « aimer », force est de constater que la sexualité féminine est plus active et plus exigeante qu’il y a 20 ans. Toutefois leur conception de la sexualité est différente de celle des garçons. Elles associent très fortement activité sexuelle et engagement affectif stable devant conduire au mariage.

Les garçons par contre séparent beaucoup plus facilement ces deux aspects de la sexualité et développent une interprétation plus individualiste de la sexualité, centrée uniquement sur leurs seuls désirs. Ils sont plus nombreux à s’en vanter bien qu’un grand nombre d’entre eux « avouent » n’avoir pas eu de relations sexuelles faute de lieux, d’argent et aussi de timidité, de ne pas savoir comment s’y prendre avec les filles, comment aborder le sujet avec elles
L’enquête nous a révélé l’ampleur du silence qui pèse sur la sexualité dans notre société. pétrie par des notions comme la « hchouma »,( la honte), « el kdar »( le respect), « El hya » ( la pudeur ou la décence).

Les jeunes ne trouvant pas de terme approprié pour désigner la sexualité dans leur langue de tous les jours, l’arabe dialectal, en font allusion par l’emploi récurrent du terme « hadhou essoualah : ces choses là. C’est un sujet tabou, dont on ne parle qu’entre amis ». La famille, chez la quasi-totalité de ces jeunes, se présente toujours comme un espace silencieux où il est pratiquement honteux d’évoquer les questions de sexualité.

Face à « l’innommable », les jeunes mobilisent leur imaginaire, inventent des mots, des expressions, des métaphores, des codes propres à eux pour dire avec leur « langage à eux » leur sexualité.
Pour se vanter d’avoir eu un rapport sexuel, les garçons parlent de « cuir un poisson, manger un œuf ». Leurs mots sont souvent choquants et violents. La sexualité perçue comme une épreuve de force. Il S’agit pour lui de faire tomber la fille, de montrer sa supériorité. Il ressort des entretiens qu’il y a une énorme crise de confiance entre les hommes et les femmes, un sérieux problème de communication. une immense solitude

Dans leurs propos, il n’ y a peu de place ou alors si peu aux sentiments, à l’amour, au romantisme considérés comme vieux jeu, d’une autre époque où l’argent n’avait pas le poids qu’il a aujourd’hui. L’amour est plus tabou que le sexe. « Seuls les naïfs les y croient encore » nous a-t-on répétés ou encore « l’amour c’est dans les films, à la télévision ». En effet, l’amour est absent dans l’entourage de nos jeunes.

Rares, très rares sont les couples dans nos rues qui se tiennent la main. Les seules images qu’ils ont de l’amour leurs viennent d’ailleurs, via les feuilletons égyptiens, brésiliens, français. Du coup, quand ils sont engagés dans une relation affective, Ils ne savent pas dans quelle langue le dire. Dire en français « je t’aime » ou « Bahibec » à la manière égyptienne sonne faux et ne reflète pas la personnalité du jeune chômeur algérien. Je crois que les jeunes sont plus confrontés à une misère affective qu’une misère sexuelle

Mais comment trouver matière à exalter l’amour quand on est comme le dit si bien un jeune « mal dans sa peau , ne parvenant pas à donner sens à sa vie quand les études ne sont plus stimulants, le travail est incertain et précaire, quand le salaire est maigre, quand on ne sait pas quoi faire de son temps, faute de culture et de loisir, quand on n’a pas de quoi susciter les rêves, il nous reste la parabole, la zatla et une grosse, très grosse colère contre moi-même et contre le monde entier que j’évacue à la sortie du stade par la casse et l’émeute

Interview réalisé par Fayçal Anseur